Bruxelles / L’exil en mode mineur

Reportage publié dans Le Soir en novembre 2007

Exil en mode mineur : Tanger – BRUXELLES

 

« A 11 ans, j’ai traversé la Méditerranée par le port du côté de Nador (Maroc) dans le Rif. J’étais caché en dessous d’un camion. On était à quatre. Puis y’a un mec qui a tapé avec une lampe. Quand tu sors de ta cachette, faut toujours sortir par les pieds, parce qu’ils frappent directement. Alors tu ramasses dans les pieds plutôt que dans la tête. Les trois autres se sont faits délogés. Pas moi. Dans le bateau, y’avait des gardes marocains et espagnols. En uniforme mais aussi en civil. Moi je sorti de ma cachette et je me suis assis à côté d’une dame marocaine. Elle m’a donné à boire. A manger. Chaque cent mètres, je regardais la mer et je me disais ‘tu vas y arriver’. Je peux pas t’expliquer ça. Je n’ai jamais senti une émotion pareille. Et je ne l’ai plus jamais sentie depuis. »

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Il ne le sait alors pas encore, mais Mohammed débute une longue transhumance qui aboutira à Bruxelles. Il  vendra d’abord des jus sur le marché d’Almeria, avant de rejoindre Valencia pour participer à la récolte de pommes de terre. Des mois et des mois de débrouille. A l’âge des premiers amours, l’ado marocain expérimente une vie bien plus douloureuse : « sur une semaine, je dormais quatre jours dehors. Mais je n’ai jamais été chopé par les policiers. » L’expérience de rue engrangée au Maroc y a sûrement aidé. Là-bas, Mohammed avait fugué parce qu’il n’est « pas fait pour l’école », malgré l’insistance, à la main lourde, de son père.

 

De Valencia, il montera dans un bus pour rejoindre Paris. Quelques mois avec sa tante puis dans un appartement avec des sans papiers. Mais dans la capitale française, « il n’y a pas de travail ».

A 15 ans et après déjà près de quatre ans d’errance, Mohammed met le cap sur Bruxelles. Un parcours exceptionnel à son âge, et pourtant ‘classique’.

« Dans le cas des mineurs marocains, ce n’est pas la Belgique au départ qui est visée mais l’Europe constate Renée Raymaekers, coordinatrice du bureau MENA à l’Office des Etrangers. Plus de 50% d’entre eux ont au-delà de 15-16 ans, mais j’ai constaté qu’en 2006, l’âge avait diminué. Il y a de plus en plus de jeunes de 12-13 ans. »

Par rapport aux autres mineurs étrangers non accompagnés (MENA) qui débarquent en Belgique, les Marocains ont la particularité d’être venus quasi « à pied », « d’eux-mêmes, avec un long parcours de débrouille, complètement déscolarisés. » confirme Xavier Briké, animateur à SOS Jeunes.

Et la débrouille se poursuit en Belgique. Mohammed a bossé dans un café à Saint-Josse. Pas vraiment l’El Dorado occidental attendu. « T’es dans un endroit où tu dois pas être. Mais le mec qui vend du shit de l’autre côté, je m’en foutais. J’avais pas où poser ma tête, je ne faisais que du thé ou du café. J’ai dormi sur la banquette pendant trois mois. » Puis les policiers, le café fermé, et Mohammed qui prend la tangente, dort pendant des mois dans un squat, dans un parc, ou dans une voiture abandonnée. Avec un froid qui l’a « définitivement massacré. » Il aboutit enfin à SOS Jeunes « parce j’en avais marre de la rue. Parce qu’à trois heures du mat’, quand tout le monde est rentré chez soi, moi je suis là, à attendre le premier train pour être au chaud. »

En sortant de l’illégalité, Mohammed rejoint les statistiques des MENA. Ils sont un peu moins de 2000 en Belgique. Vu le statut forcément clandestin de leur existence, il est difficile d’avancer des chiffres vérifiés. De par son expérience, Serge Noël, coordinateur de SOS migrants[i], pencherait tout de même pour une progression de ce type d’immigration. « J’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de migrants mineurs qui s’installent d’office dans la clandestinité. Des informations circulent entre eux, ils trouvent le parcours administratif trop pénible. Cela ne les dissuade pas de partir, mais ils se placent d’office en clandestinité, avant même d’être déboutés. »

Le calcul n’est pas forcément bon. L’Etat belge discerne clairement l’illégal mineur du majeur. Le traitement est même radicalement opposé. Quand un mineur arrive sur le sol belge, il reçoit une déclaration d’arrivée, soit trois mois renouvelable une fois. Le temps d’examiner le parcours du jeune et d’envisager une solution durable pour lui. Ses parents sont bien sûr recherchés, mais les identifier ne signifiera pas forcément un renvoi vers eux.

Le mineur, accompagné par un tuteur (fourni par le Service des tutelles, en place depuis 2004) tout le long de son parcours administratif, pourra obtenir, s’il dispose d’un passeport, un CIRE provisoire (Certification d’Immigration au Registre des Etrangers), et ensuite un CIRE définitif. A l’inverse de la situation des adultes (et même s’il ne faut pas confondre la situation des jeunes avec les demandeurs d’asile, gérés par le CGRA), les chances de décrocher le sésame sont réelles et les arriérés des dossiers…inexistants ! Les critères d’acceptation de dossier sont notamment l’intégration et le parcours scolaire. Plus le jeune est arrivé tôt sur le sol belge, plus il a de chances d’y rester.

Pour faciliter l’accueil des jeunes MENA, deux centres d’observation et d’orientation ont été créés en 2004. Amenés par la police ou des associations, les jeunes y sont aiguillés dans leur parcours. Le séjour ne dépasse pas 30 jours mais s’ils le souhaitent, ils peuvent quitter le lieu quand bon leur semble. Même si de l’avis des acteurs du secteur, les débuts furent « catastrophiques », les lieux aujourd’hui ont prouvé leur utilité. « Quand il a été créé, il y avait l’élan mais pas de contenu, explique Isabelle Plumat, directrice du centre francophone, flanqué dans un bâtiment bunker à un jet de piqûre de l’Hôpital de Neder-Over-Hembeek. Puis l’équipe a créé le métier. » Avec des cours basiques, des activités théâtrales, des sorties. Dans le couloir se trouve un ‘mur aux rêves’ sur lequel Hicham a ordonné ses projets : « Voir ma maman, avoir une maison, avoir une très belle femme ».

Revoir et aider la famille, des espoirs récurrents et parfois antagoniques. Isabelle Plumat acquiesce. « Dans leur identité, il faut clarifier les conflits de loyauté : envers leur pays, leur famille, leurs amis d’exil, la loi belge. Chaque jour est une petite vie et une petite mort. Je suis étonnée de voir le condensé d’horreur que certains ont traversé et cette capacité, cette énergie à rebondir. Mais le plus difficile, c’est l’épuisement. Ils croient qu’ils se posent quand ils arrivent ici alors que cela ne fait que commencer. » Soit la course aux documents administratifs.

De l’avis de tous les acteurs du secteur, l’accueil du MENA en Belgique s’est considérablement amélioré depuis 2000. Pour autant, des progrès doivent encore être menées.

Notamment concernant le rôle, crucial, du tuteur. Il est le véritable père du jeune, doit demander les documents à l’Office des Etrangers. Aider à scolariser le MENA. Ces personnes ne sont pas des professionnels en la matière. La mission est lourde pour un salaire de 500 euro par an. Mohammed se souvient de son tuteur qui l’a ‘lâché’. « Il a fait quatre ou cinq petites démarches. Mais depuis mes 17 ans et demi, il ne m’a plus appelé. Il attendait que ces 6 mois passent le plus vite possible. J’appelais mais il ne répondait pas ou était occupé. »

« Les tuteurs ont des situations très différentes, estime Fatima Zaitouni, animatrice à SOS Jeunes. Certains par leurs parcours et leur travail ont beaucoup de facilités. Mais pour une grosse minorité, ce sont des gens sans emploi, qui prennent en charge entre 20 et 40 jeunes pour l’équivalant d’un petit salaire. Ils n’ont ni la motivation, ni la formation. » « En travaillant avec des extérieurs aux panoplies, aux méthodes de travail différentes, cela ne sert pas forcément l’intérêt des enfants, nous n’avons pas de jurisprudence constante, poursuit Renée Raymaekers. Ce serait plus clair que ce soit des fonctionnaires avec un code de déontologie. »

Autre secteur à améliorer : les structures de logement. Il n’est pas adapté aux MENA qui débarquent après des mois, voire des années de débrouille de rue. Les centres ou pensionnat, avec un règlement de vie commune, ne répondent pas à leurs attentes. Isabelle Plumat le reconnaît : « aucun pays au monde ne met des jeunes de la rue directement dans des structures avec quatre murs. C’est voué à l’échec. Il faut une démarche progressive, d’abord avec des activités de jour avant de passer au résidentiel. Il faudrait multiplier les petits sas des ressourcements d’air frais. »

Trop rares, des foyers relais comme Synergie 14 répondent à ces besoins. Avec à peine quatre lits pour l’hébergement, un fonctionnement souple, Synergie 14 permet aux ados de trouver leurs marques et leur rythme avant de reprendre leur voie. « Nous voulons amortir les souffrances et les problèmes constatés lors de la procédure précise Ousmane Abdoul Momouni, coordinateur de la structure. Notre public est le MENA en situation de rupture. En proportion, ils sont en grande majorité d’origine magrébine. Leur parcours de vie les a amené à élaborer une stratégie de survie. Ils n’ont plus besoin d’un ordre. Ils ne voient pas la nécessité de négocier leur situation. Ils butent face à la rigidité du cadre d’accueil et du mode opératoire. Et enfin il y a une inadéquation des réponses institutionnelles au projet des jeunes. Il doit aller à l’école, être nourri et blanchi. Mais ce n’est peut-être pas son projet. Il veut une vie meilleure, aider ses parents. Entre sa mission et ce qu’on lui propose, il doit faire un choix. »

Et de préférence avant ses 18 ans. Car en un jour supposé de fête, en une date d’anniversaire, le mineur pris en charge par la Belgique devient un majeur expulsable. Mohammed, de retour du cachot de Zaventem alors que sa procédure est toujours en cours, peut en témoigner. Cette politique incite l’exilé à se déclarer le plus jeune possible. A s’inventer une autre vie. «  C’est l’effet pervers, beaucoup de jeunes mentent, confirme Serge Noël. On fabrique un système de tricherie. L’Etat le sait et gère cette duperie. Il faut revoir l’ensemble de la politique d’immigration. Actuellement, nous voyons tout sous le prisme économique.  Nous commettons les mêmes erreurs qu’en 1960. L’immigration économique réduit les gens à des machines à produire d’une part et fabrique des clandestins d’autre part. »

A choisir, Mohammed prendrait tout de même la machine à produire. Et s’il n’obtient pas ses papiers ? « Oh… C’est possible, soupire-t-il. Il y a des gens qui vivent dix, quinze ans sans papier ici. Mais ils sont très faibles, leur situation est dure. » Mais sans doute pas suffisamment  pour décourager Mohammed. Quand on a soufflé ses douze bougies en rue, on endure toutes les situations. Et surtout, on ne revient pas les poches vides auprès de sa mère.

Olivier Bailly


[i] SOS Migrants a rassemblé pendant un an des témoignages de jeunes (pas tous mineurs) en exil. Ces témoignages sont compilés dans un livre : « Paroles d’exils », édition Biliki, 2007, 12 euros

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