DECHET EN EUROPE, voiture en Afrique

Déchets en Europe

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Photo montage de Vincen Beeckman

 Les freins vont lâcher. Et ces taches de rouille sur la portière avant droite. Et ce moteur qui tousse. Décidemment non, cette voiture ne vaut plus rien. Toyota Carina de 1990. Il est temps de s’en débarrasser.

Que faire de cette voiture ? Au niveau environnemental, elle constitue un redoutable prédateur. En état de rouler, elle émet un taux de pollution bien plus élevé que ses consoeurs fraîchement sorties de l’usine. En tant que ‘déchet’, certains composants du véhicule exigent d’être traités afin de ne pas souiller un peu plus la planète.

La voie la plus propre pour être quitte de votre poubelle roulante mène au centre agréé de destruction de voitures. Détruire votre tacot vous rapportera environ 40 euros pour la ferraille, auxquels il faut ajouter les avantages proposés par les trois autorités régionales en Belgique. Elles offrent diverses formules d’abonnements en transports en commun pour vous encourager à vous séparer de votre vieux tacot.

Mais l’engouement n’est pas encore au rendez-vous. « On dépollue en moyenne 25 voitures par jour, souligne Yves Detré, responsable de chantier de la Société « CFF Recycling George – George & Cie s.a. ». Pour 2006, nous avons dépollué 2000 voitures »

Installée le long du canal, la société emploie six personnes à la dépollution. Des terrils de ferraille tendent vers le ciel. Sol tâché d’huile, bouts de ferraille et de grisaille, les femmes sont confinées dans le baraquement administratif tandis que l’univers des hommes se déploie entre les tôles. Mohammed y travaille depuis dix ans. Le sourire franc et le casque de sécurité vissé sur sa tête, il connaît son boulot. La dépollution, c’est lui. Dans un hangar, la voiture est mise sur un élévateur, le réservoir d’essence est percé par un cylindre creux qui pompe le liquide. Le réservoir de l’huile est troué au burin. Les autres huiles sont aspirées par de petits tuyaux. Ce travail est essentiel car après, la voiture file au broyeur. Avec les frottements des tôles, les liquides pourraient provoquer une explosion. Dans un coin du hangar, des centaines d’extincteurs s’amoncellent dans un bac. Des batteries aussi. Les pneus sont retirés de la voiture et traités par ailleurs.

« Depuis le premier janvier 2006, les matériaux recyclés d’un véhicule hors d’usage (VHU) doivent atteindre les 85%, et ce sera 95% en 2015, explique Catherine Leenarts, directrice de  Febelauto. Cet organisme, fondé en 1999 par la fédération des automobilistes, est chargé d’informer sur le recyclage des voitures. Trois sociétés en Belgique ont investi en technologie pour atteindre ce niveau de recyclage et la Belgique dispose à présent de la meilleure technologie au monde. Même les Japonais viennent chez nous pour voir le matériel…»

Lors de leur voyage, ces admirateurs nippons auront croisé les matériaux non ferreux récoltés à Bruxelles, puisque ceux-ci sont réutilisés…en Chine. Si l’approche environnementale du processus reste donc améliorable, sa performance n’en est pas moins remarquable. Seul hic…toutes les voitures en fin de vie ne connaîtront pas forcément ce toilettage avant de partir à la casse.

« En 2006, nous avons traité dans les centres agréés 131074 VHU, souligne Catherine Leenarts. Mais il y a toujours une grande partie de démolisseurs qui ne sont pas agréés. Il n’y a aucun contrôle dans ce réseau et ils ont de plus en plus d’avantages au niveau économique, parce qu’ils ne doivent pas investir en matériel coûteux nécessaire pour la préservation de l’environnement. » « On voudrait augmenter la capacité, confirme Yves Detré, mais nous sommes dépendants de ce qui rentre. » Le manque à gagner est évident. Pour se débarrasser d’un véhicule, il suffit de renvoyer ses plaques à la DIV. Une solution serait d’instaurer une traçabilité complète de la voiture jusqu’à sa mort.  Mais aujourd’hui, puisqu’on estime à 175000 VHU disponibles en Belgique, 45 000 carcasses, rien que pour  notre pays partent dans la nature…Sans compter les voitures d’occasion qui mériteraient d’obtenir un aller simple au cimetière des ferrailles.

Où vont ces déchets fantômes ? Peut-être en exil. C’est une seconde voie envisageable pour votre voiture : la revente pour l’exportation. Impossible dans l’état actuel de votre voiture pensez-vous ? Pas du tout.

Quartier Heyvaert, à Anderlecht. Des dizaines de garages destinés à accueillir des milliers de voitures d’occasion. Un quartier entier dédié à l’automobile. A peine arrivé qu’une grappe de vendeurs vous invite à baisser la vitre de votre véhicule. Combien ? Les Toyota sont particulièrement recherchées pour le continent africain. Un vieux modèle peut partir pour 600 euro.

« Ici, ce sont les déchets d’Europe qu’on vend » explique Gilbert. Businessman à la petite semaine, il revend des voitures et gère un commerce. Dix minutes de discussion en rue et la voiture est dans le sac. Et le sac part à l’étranger. « Toutes les voitures sont destinées à l’exportation. Vieilles comme nouvelles. » souligne Gilbert[i]. « Les personnes africaines qui proposent de l’argent aux conducteurs agissent en fonction de commandes déjà passées. » affirme le substitut du procureur du roi au parquet de Bruxelles, Patrick Carolus. Lui, comme le commissaire Perremans, connaissent bien le quartier. Ils y travaillent depuis 2002 avec une task force. Objectif : régulariser les garages, et ensuite assurer de bonnes conditions d’exploitation. Une Cellule « garage » a spécifiquement été créée pour accompagner le quartier.

Les intermédiaires traînent tout le long de la rue. Bien souvent, ils sont là pour deux ou trois mois, le temps de ramener quelques voitures au pays. Le long des trottoirs s’agglutinent des autos aux plaques étrangères. Le quartier est connu au-delà des frontières. « Les véhicules du Portugal, de l’Allemagne, des Pays de l’Est viennent chez nous. » explique M. Cornelis, juriste de la cellule Garage. Un camion à double étage déverse huit voitures. Le va-et-vient est incessant. Des centaines de véhicules arrivent et repartent. « Il faut voir quand arrive le bateau, raconte M. Cornelis. Plus la date d’arrivée est proche, plus les voitures partent. » Direction Anvers. Et ensuite l’Afrique de l’Ouest.

Logiquement, les voitures qui sont en trop mauvais état ne devraient pas partir. Considérés comme déchet, ils ne peuvent être réintégrés dans un circuit de consommation. Mais selon le Commissaire Geysels, du service fédéral « Environnement », identifier une voiture en fin de vie n’est pas aisé. « Pour définir ce critère de déchets ou produits, nous devons le faire au niveau européen. Et cela, on ne l’a pas encore fait. On pourrait imaginer que la voiture passe le contrôle technique avant l’envoi. » « La norme des VHU ne se pose pas vraiment en termes techniques, confirme Catherine Lenaerts. Mais plutôt en termes administratifs. « Si vous n’avez plus passé votre contrôle depuis deux ans en Flandre, votre voiture devient un VHU. Si vous n’avez pas de document de bord, c’est un VHU. Mais le contrôle ou les documents endéans le mois et cela redevient une voiture d’occasion ! La notion est complexe. »

Sur le quai 1333 d’Anvers, à quelques nuages blancs des centrales nucléaires de Doel, 10 000 voitures d’occasion attendent de monter à bord d’un paquebot de la société napolitaine Grimaldi, spécialisée dans le commerce de voitures d’occasion.

« 262 000 véhicules ont été exportés en 2005 d’Hollande précise Catherine Leenaerts. C’est le seul pays à donner un chiffre exact. En Belgique, on estime qu’il y a 250 000 voitures exportées par an. Mais nous sommes une zone énorme de transit des voitures allemandes, autrichiennes pour passer en Afrique. »

Des chiffres auxquels il faudrait ajouter les exportations partant d’Hambourg, Le Havre, La Haye, etc. Excepté un contrôle administratif, l’immense majorité de ces voitures partent sans vérification. La seule règle pour qu’elles puissent entrer dans le parking : qu’elle roule. Ensuite, vogue la galère environnementale. Pour repérer les voitures qui sont en fait des déchets,  la cellule « environnement » de la police maritime dispose de…cinq personnes, dont trois à temps partiel. Une faiblesse qui fait le bonheur des exportateurs. « Je travaille depuis 4 ans sur ce marché et des personnes se font beaucoup d’argent avec le commerce de déchets », précise Elsie De Pretre, inspectrice « environnement » à la police maritime. Ce service ne contrôle pas seulement les voitures, mais aussi leur contenu, Ils regardent de manière sommaire l’état général de la voiture, le contenu et les papiers. Et même avec ce contrôle minimum rapide, la plupart des voitures ne sont pas inspectées.

Frans Geysels confirme : « le contrôle à Anvers est impossible. Il se fait de plus dans la réalité économique, le trafic ne peut pas être stoppé par une action de contrôle. »

Un rapide coup d’œil sur le parking Grimaldi permet de constater que certaines voitures mériteraient de rester à quai. A côté d’autos quasi neuves se trouvent des ancêtres jugés impropres pour la route occidentale, et de véritables épaves, accidentés, irréparables sous nos cieux. Si les normes environnementales sont très strictes en Belgique, elles le sont tout de suite moins lorsqu’il s’agit d’envoyer nos voitures à l’étranger. Pour Frans Geysels, « on peut se demander si on n’est pas en train d’utiliser l’Afrique comme dépôt indirect. Tôt ou tard, la voiture tombera en panne définitivement et elle sera abandonnée. Point à la ligne. »

Vos freins allaient lâcher. Et ces taches de rouille sur la portière avant droite. Et ce moteur qui toussait. Et toute cette pollution chez nous qui est interdite….

Si vous avez opté pour la revente de votre Toyota Carina de 1990, elle patiente à présent quai 1333 dans le Port d’Anvers. Son expéditeur a retiré tout ce qui pourrait être volé lors de la traversée : insignes, phares, antenne. Aucun objet de valeur à l’intérieur, car en cas d’oubli, même l’extincteur disparaîtra. Votre voiture monte dans le parking flottant de Grimaldi, prête pour sa seconde vie. Direction le port de Cotonou.

Olivier Bailly


[i] Nom d’emprunt

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