Déchets en Europe, VOITURE EN AFRIQUE

Enquête publiée en aout 2007 dans le quotidien Le Soir

Voiture en Afrique

 Voitures au Sud

Photo montage de Vincen Beeckman

Port de Cotonou. Un des principaux poumons économiques du Bénin. La plaque tournante du commerce de voitures d’occasion pour l’Afrique de l’Ouest.

Aujourd’hui, votre Toyota Carina de 1990 arrive via le « Grand Argentina » de la société Grimaldi. Ce parking flottant déverse en même temps un millier de voitures dans la capitale béninoise. Un tel débarquement est fréquent. Le commerce de la voiture reste prospère. « Il y eut un pic en 2001 avec près de 350 000 voitures, estime le colonel Marcellin Zannou,  inspecteur en chef des douanes du port autonome de Cotonou. Puis cela s’est tassé et maintenant, le marché reprend timidement. Mais Grimaldi n’a jamais cessé de venir. Il y a beaucoup de bateaux qui déversent des tonnes de véhicules. Deux ou trois bateaux par semaine. »

 

Devant le paquebot géant, des hommes patientent, papier en main. Sur ces bouts de cahier sont écrits les numéros de châssis des voitures attendues. « Nous, on s’en fout de l’état de la voiture. Précisément au Bénin. » Nassir vend de temps en temps des voitures d’occasion.  Il y a trois mois, il a reçu une Peugeot 404 de 1978. Elle a déjà trouvé acquéreur. Une Golf aux pneus crevés arrive. Une voiture à l’aile droite accidentée débarque. Beaucoup de voitures servent aussi de containeur et sont remplies de pneus. Une vieille Toyota Carina grise est tirée par une autre voiture. Il y a quelques voitures accidentées. Des presque neuves aussi.

Si quelques gars comme Nassir tirent leur épingle du jeu, le marché est largement dominé par des hommes d’affaires libanais.

Hassan bosse ici depuis 8 ans. Aujourd’hui, il attend 16 voitures. Demain, un bateau lui en apportera huit autres. Il jette un regard sur l’arrivage. Les voitures sont débarquées par les chauffeurs de la SOBEMAP. Ils entrent dans le bateau  avec un cordage et un crochet pour éventuellement remorquer une voiture.

Ils les conduisent à un poste douanier. Passé ce premier écueil, ils laissent le véhicule. Des grappes humaines de voleurs, intermédiaires et hommes de sécurité s’agglutinent alors sur la voiture. Les premiers ouvrent les portières, arrachent tout ce qu’ils peuvent de la voiture, les deuxièmes et troisièmes tentent de les en empêcher. Quatre hommes courent comme des gardes du corps à côté d’une voiture. Un jeune gars en guenilles s’accroche au porte-plaque de la suivante qui démarre en trombe. Tout est bon à prendre. Il ouvre les portes, le coffre, recherche les extincteurs, les trousses de premiers soins. Si la voiture ne traîne pas, elle peut tout de même arriver intacte au parc de transit….

Une Toyota de 1988 vient d’arriver. Elle porte une affichette « Hamex Cars, rue Heyvaert 59-61 ». Son propriétaire compte la vendre minimum 2200000 FCFA (3350 euros).

Quel que soit l’état, la voiture ne repartira pas avec le bateau. Ce queHassan confirme : « la douane est chère, mais en huit ans, aucun véhicule n’a été renvoyé. »

« Le gouvernement avait décidé en 2002 que les véhicules de plus de 8 ans ne pouvaient plus venir au Bénin, rappelle le Colonel Zanou. Mais la pression sociale fut telle que la décision n’a pas pu aboutir. » Le Nigéria, lui, applique bel et bien cette décision. Plus aucune voiture de plus de dix ans n’entrerait dans le pays, au nom de la lutte contre la pollution. Mais les quelque 800 kilomètres de frontières sont poreuses, une illégalité qu’admet Hassan, sans sourciller. « Beaucoup de ces voitures semblent en transit vers le Niger mais tout va au Nigeria ». A l’inverse, au Bénin, on encourage presque l’arrivée des vieilles voitures. Pierrot est transitaire, c-à-d qu’il se charge de régler les documents administratifs pour toutes les marchandises, surtout les voitures. « A la douane, plus la voiture est neuve, plus les taxes sont chères. Pour une voiture neuve, cela peut aller jusqu’à deux millions de FCFA (environ 3050 euros). Pour une voiture de 15 ans, ce serait plutôt 538 000 (820 euros). »

Les voitures quittent le port de nuit pour des parcs de transit à quelques kilomètres de la ville. Le commerce est tel que le port n’a plus pu accueillir tous les véhicules. Pas étonnant. Au Mivvo (Marché International de la Vente des Véhicules d’Occasion), ce sont des dizaines de milliers de voitures qui attendent en rang d’oignons. Elles se retrouvent dans de grands parkings : parc Das, parc Balla, parc Ellisson, parc Souna, parc Rose (celui de Hassan, avec à l’entrée la cantine libanaise de George, shawarma et fallafel comme si on y était), parc Micha (de la société Micha, rue Heyvaert à Anderlecht),…

Du haut de leurs guérites, les vendeurs libanais attendent l’acheteur. Beaucoup de voitures partent dans les pays voisins. D’autres se retrouveront sur les routes béninoises. Une Golf de 20 ans, 203 000 kms, est proposé à 800 000 FCFA (1220 euros). Une Volvo 940 GL de 1990 vient tout juste d’arriver de Belgique. Elle affiche 187 000 kms. Une camionnette Peugeot 505 de 1982 patiente. Un mini-bus Toyota de 1988, modèle F, a été vendu 2100000 FCFA (3200 euros) pour le Niger.

Forcément, le nouvel environnement de ces voitures sera cabossé, et les entretiens nombreux. Cotonou ressemble d’ailleurs à maint égard tantôt à un vaste garage automobile, tantôt à une décharge à ciel ouvert. Des carcasses de voitures traînent dans chaque recoin. Que ce soit derrière l’hôtel l’Union, à proximité du stade de l’Amitié, ou dans le quartier des expats, des véhicules meurent en silence sous un linceul de poussière.

Certaines seront pourtant retapées, la plupart désossés. Nicaise l’affirme dans un grand sourire, en pointant une improbable voiture qui gît dans le sable noirci d’huile et dont le moteur et les sièges ont été vendus: « Ca, ça peut rouler ! ». Nicaise travaille comme marin au port. Il va « pointer » à 15 heures et revient travailler dans la rue. Ses clients sont béninois,  nigérians, libanais, mais pas européens.

Dans une rue avoisinante, un soudeur protégé par des lunettes de soleil reconstitue une carrosserie. Son second prépare la tôle avec un marteau, tandis qu’un jeune « apprenti » (10, 12 ans ?) en loques l’accompagne. Ils refont une aile complète et retirent la multitude de taches de rouille. Le travail durera trois semaines, rien que pour la soudure. C’est l’avantage comparatif africain qui explique que les déchets de là-bas puissent être réutilisés ici: la main d’œuvre bon marché.

Si vous crevez un pneu, Pierre, alias Petit Michelin, ne demande pas plus que l’aumône pour travailler. Près du camp Guessou, il répare en bord de route les pneus. C’est 500 FCFA (0.75 euro) par trou pour une voiture, 200 (0.3 euro) pour une moto. Il travaille six jours sur 7. Quand un pneu est foutu, Pierre le brûle.

Ce n’est pas la seule pollution qu’engendreront les voitures venues d’Europe. L’âge et l’absence d’entretien approprié rendent le véhicule terriblement  polluant.

Chaque année sur convocation, votre ancienne voiture passera bien un contrôle au Centre National de Sécurité Routière (CNSR), mais les émissions de gaz d’échappement sont observées à titre indicatif. « C’est difficile à prendre en compte au niveau de la répression, souligne  Karimou Gadou, Chef des Services des Exploitations au CNSR.  Parce que même quand le réglage est effectué, la voiture peut être pollueuse une semaine après. »

Nestor Vitodegni, chef du service de la documentation, confirme : « les véhicules une fois amortis deviennent polluants car les propriétaires ne prennent plus les mesures d’entretien. La voiture a déjà été dégradée en France, en Belgique, et continuent la dégradation chez nous. S’il n’y a pas d’entretien, en moins d’un an, le véhicule devient vite polluant. Nous n’avons pas de bonnes routes, les conditions sont plus rudes, les moteurs ne sont pas forcément tropicaux. Ils supportent du gel mais ne tournent pas correctement sous 40 degrés. »

Recevra un mauvais bulletin environnemental la voiture qui émet un taux supérieur de 3% de monoxyde carbone. En Europe, une directive impose à tout véhicule d’émettre moins de 0.5%. « Nous savons aussi que la norme de 3 % est élevée s’excuse presque Karimou Gadou, mais nous devons prendre en compte la réalité du pays. » Une interprétation que ne partage pas Benjamin Fayomi, professeur à la faculté des Sciences de la santé, université d’Abomey-Calavi (Cotonou). « Dans la philosophie des pays en développement, on essaie de majorer les normes parce qu’on sait qu’on ne pourra pas les atteindre. C’est une erreur. Une norme doit avoir une valeur internationale. La pollution n’a pas de frontières, on ne peut pas dire que ce sont les problèmes de ces pauvres Africains. Mais une vie en Europe est plus préservée que celle d’un Camerounais, d’un Djiboutien ou d’un Béninois. »»

Prête à passer le test des gaz d’échappement au CNSR, une Peugeot 305 GL blanche de 1983 vient se positionner devant le capteur. La voiture provient de France où un autocollant témoigne que la taxe de circulation a été payée en 1991 dans le département des Yvelines. Résultat du % CO : 8.67. Un autre autocollant sur la vitre arrière : « Rien ne peut contre la volonté de Dieu ». Muni de son mauvais point, elle reprendra la route et s’en remettra donc aux mains du divin.

Des contrôles environnementaux ont pourtant eu lieu début 2001. Deux à quatre fois par semaine, une équipe du Ministère de l’Environnement s’immisçaient dans les pots d’échappement aux carrefours des grandes villes béninoises. Septante véhicules sur cent étaient alors de gros pollueurs. L’amende s’élevait à 25000 FCFA (38 euros) et le véhicule pouvait être gratuitement réglé dans un centre. Les résultats étaient probants. Les pollueurs de moins en moins nombreux. Faute de budget, à l’approche des élections, la machine s’est enrayée et les contrôles se sont arrêtés. « En 2006, nous n’avons travaillé que deux semaines sur le terrain. Nous sommes revenus au point de départ, estime Apollinaire Houessinon, chercheur et contrôleur à la direction générale de l’environnement au Ministère de l’Environnement et de la Protection de la Nature. C’est encore plus grave parce qu’il y a de plus en plus de voitures. » Pourquoi ne pas sanctionner au moment du contrôle CNSR ? « Le CNSR s’occupe de la sécurité, de l’environnement. La sécurité demande un passage à l’année. Or, l’environnement exige des contrôles tous les mois. »

Dans la pièce à côté du bureau d’Apollinaire Houessinon, neuf analyseurs de gaz de 2006 prennent la poussière. Tout est stocké en vrac, sans protection pour les écrans ou le matériel. Quelqu’un a volé les multiprises et les rats rongent les fils des imprimantes. Ces appareils semblent bien loin des carrefours enfumés de Cotonou.

A l’inverse des vendeurs de rue et conducteurs de moto-taxis, qui vivent la pollution atmosphérique de plus en plus importante de Cotonou. « Dans les années 82-83, le taux de pollution était quasiment nul explique François Agossou, porte-parole OMS. Maintenant, il atteint 22% alors que la norme mondiale est de 5%. »

Une étude sur la qualité de l’air publiée en mai 2005 relève le même constat. L’OMS estime qu’un taux de benzène détecté dans l’air ne peut dépasser 5µg/m3. Il est de 292 pour les zemidjans (les conducteurs de taxi-moto), au cœur de la circulation, et de 280 pour les personnes vivant à proximité du carrefour Marina. Soit près de soixante fois le taux toléré ! L’étude a montré aussi que le niveau des particules fines, celles qui, vecteurs de l’air ambiant, peuvent entrer dans les alvéoles pulmonaires, est plus élevé qu’à Bangkok ou dans de grandes villes européennes polluées comme Athènes. Le benzène, produit cancérigène, atteint un niveau au moins dix fois celui recommandé par l’OMS. Le rapport parle enfin, dans ses conclusions, de « niveau alarmant » de pollution et de « changement structurels et de dommages à l’ADN » de la population exposée, tout en reconnaissant que les études doivent être affinées et les observations étalées sur le temps. Faute de financement, cela ne sera probablement pas réalisé.

Participant à cette situation, la Toyota partie de Belgique continuera sa route sur les chemins béninois. A des milliers de kilomètres de Gilbert, le revendeur de voitures à Heyvaert,  le professeur Fayomi pose un même constat : « nous sommes le dépotoir des vieux véhicules d’Europe ».

Olivier Bailly

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