Tanger / L’exil en mode mineur

Reportage publié dans Le Soir en novembre 2007

« Dans le port marocain, les enfants candidats à l’exil sont prêts à prendre tous les risques pour rallier l’Espagne et l’Europe. Pour beaucoup, c’est ça où l’école de la rue. »

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ImageLes côtes espagnoles, vues de loin…

Exil en mode mineur : TANGER – Bruxelles

Un bus de touristes entre dans le port de Tanger. Passé le dernier panneau en Gare Maritime Ouest qui souhaite « un bon voyage », il s’arrête devant les bureaux des compagnies de ferry, juste avant la douane. Des vendeurs de babioles offrent l’ultime occasion à des américaines endimanchées de ramener un bout d’Afrique.

Soudain, sortant de nulle part, une dizaine d’enfants en guenilles prennent d’assaut le bus. La peau crasseuse qui rivalise avec la noirceur de leurs loques, ils tentent de se cacher dans la soute, ou sous le bus. Ils n’ont pas la moindre chance d’y parvenir. Conducteur et agents de sécurité repoussent les intrus. A défaut d’avoir une enfance, ces ados des rues tangéroises veulent l’Espagne. Un El Dorado de plus en plus difficile à atteindre. Les camions sont à présent scannés au port, et les peines de prison sont lourdes si un enfant est trouvé dans la cabine d’un camion. Sylvain, qui repart en Bretagne, a trouvé un jeune sous sa cabine ce matin. Il l’a délogé en le menaçant d’une batte de base-ball. « Même le long des péages d’autoroutes, dès qu’on s’arrête, il y a un risque, raconte Ahmed, conducteur poids lourds depuis huit ans. J’ai entendu des chauffeurs passer des clandestins. Ils touchent entre 2500 et 3000 euros, mais le risque est grand. C’est la prison assurée. »

Les risques sont partagés. Alors que les enfants continuent leur ballet autour des véhicules en partance, deux policiers surgissent en civil, happent une grappe d’enfants. Deux jeunes implorent le type de les lâcher. Peine perdue. Une fourgonnette blanche flanquée d’un « sécurité nationale » fait grimper les captifs à l’arrîère. Le conducteur sort de la cabine armé d’un long tuyau, rentre dans la camionnette et flagelle les jeunes au niveau des jambes.

« Je n’ai jamais été battu comme je l’ai été dans le port, témoigne Hicham, 18 ans. Ils ont de gros bâtons. Ils frappent n’importe où. Jusqu’à ce que tu les supplies. Sans doute pour qu’on ne revienne pas. »

« Mais ce sera impossible de chasser les enfants candidats à l’exil. Ils viennent de toutes les villes. Cette vague ne s’arrêtera pas, prédit Otman Halhoul, coordinateur « enfance » pour l’AMDH-Tanger (association marocaine des droits de l’Homme). Ce phénomène est seulement un signal, un révélateur de la gravité de la situation sociale au Maroc. »

Selon une étude d’Unicef[i], ces enfants représentent une quatrième étape de l’émigration marocaine, après une phase ‘masculine’, les regroupements familiaux et la féminisation des migrations. Le départ des mineurs vers la riche Europe dépasse ainsi largement le cas, visible mais marginal, des enfants de rues.

Car à Tanger, scruter les côtes indécentes de la belle Espagne vire à l’obsession collective. Pas un habitant du coin qui ne connaisse un cousin, un ami, le fils d’un ami, un frère qui ne s’est fait la malle. Les stratégies de départ varient. Des techniques classiques comme se faufiler dans un camion ou payer une place dans une « patera » aux plus originales comme repérer les failles des ports via Google Earth ou apprendre le métier de pêcheurs pendant quatre ans.

Président de « Chifae », une association dans le quartier populaire de Bir Chifae, Mohammed Salmoune confirme : « on incite les jeunes à partir en leur faisant miroiter le paradis. C’est vrai partout, dans tous les quartiers, dans toutes les villes du Maroc.»

Le rapport de l’Unicef nuance le profil : plus le degré d’exclusion sociale est grand, plus il y a de chances pour que le mineur émigre. Le décrochage scolaire est d’ailleurs la règle chez les ados tentés par le départ clandestin.

Echoué sur la plage, Aziz (16 ans) rigole : « L’école ? Avec quoi tu veux que j’y aille ? On n’a pas les moyens pour acheter les cahiers. Les fournitures coûtent chères. J’ai doublé, arrêté puis recommencé selon les moyens. Pour définitivement arrêter à mes treize ans. »

Coca et Arabie Saoudite à l’école

Le cas d’Aziz n’est pas isolé. « 56% des Marocains sont analphabètes, officiellement. Vous pouvez ajouter 10%, dont 80% dans le monde rural, explique Mohammed Mreni, directeur de la rédaction de « La Chronique » à Tanger. Des actions ont été entreprises, mais la formation ne se limite pas à 2+2. Il y a une autre mission plus lourde : maintenir les enfants à l’école. Leur donner envie de rester dans le bled. Il faut de la formation pour cela. L’instituteur doit aussi être assistant social. L’abandon scolaire est terrible Il n’y a pas de suivi. Ma fille à 17 ans n’a pas été à l’école pendant deux mois. Je n’ai pas été averti. Mais la Banque mondiale veut trois millions de scolarisés, le chiffre est donné, le reste ? On s’en fout. »

Dans l’école primaire Al Irchad à Chouk (en banlieue tangéroise), la taille des classes varie entre 40 et 45 élèves. La population scolaire (1100 élèves) est divisée en deux et suit les cours soit en matinée, soit l’après-midi, soit par tranches alternées (8-10/10-13/14-16/16-18).

« Nous n’avons pas de budget de fonctionnement pour le primaire. Nous devons tout payer, raconte Mohammed Mokhtari, directeur de l’école Al Irchad. Nous demandons 10  dirhams par mois par parent, mais la majorité ne paie pas. D’autres en donnent 50. »

Si l’Etat peine à financer l’enseignement, d’autres s’y immiscent volontiers. A la demande de M. Mokhtari, l’entreprise Coca-Cola est venue donner une bouteille à tous les enfants de l’école, « parce qu’ils n’ont pas tous l’occasion de boire un Coca ».

A l’école de secondaire Fahd Ebn Abdelaziz dans le quartier Charf, c’est l’attaché culturel d’Arabie saoudite qui permet la construction d’une salle de conférence, avec au deuxième étage une…mosquée. A 50 par classe, l’efficacité des cours « est à discuter » reconnaît  le directeur Ahmed Benomar.  « Nous n’avons pas d’argent pour la logistique. Il y a une dotation de l’Etat en matériel pour tout nouveau lycée. Après, on reçoit bien de temps en temps des choses…inadéquates. Du matériel de labo qui n’a pas été demandé par exemple. » Comme les parents doivent financer une partie d’une scolarité défaillante, « l’abandon scolaire ne cesse d’augmenter. Ceux qui abandonnent, ce sont surtout de M’rura (NDLR : quartier populaire en banlieue). Cette année, ils sont entre 50 et 60 sur 250 à avoir quitté l’école. Le déplacement est long et les parents pauvres. Les parents préfèrent parfois garder les enfants chez eux. Pour gagner un petit pain quotidien. »

La porte de secours passe alors par l’Europe. « Tous les jeunes ont cette idée en tête. Quand on voit revenir les autre avec de belles voitures, des costumes, ils pensent que c’est le paradis de l’autre côté. Dans la majorité des cas, les candidats sont des familles pauvres. Pour elles, on pense d’abord à vivre. Les études, ce n’est pas vital, c’est l’accessoire.»

Dans ce contexte, l’exil de l’adolescent peut également être une stratégie familiale, au moins implicite. « Certains parents financent l’immigration de leurs enfants. En zone rurale mais aussi dans la banlieue tangéroise, explique Ahmed Ilah Abbad, journaliste au « Journal de Tanger. Ces enfants deviennent de véritables chefs de famille. » Aziz le confirme : « Je veux partir pour aider ma famille à se nourrir, s’habiller. En Espagne, ils peuvent te donner jusqu’à 120 dirhams ou plus par jour. »

Pour enrayer le départ de la jeunesse marocaine, la solution passera-t-elle par du travail à cette jeunesse désargentée, et l’arrivée massive d’entreprises étrangères ? C’est en tout cas ce que laisse espérer la création de zones franches dans la région. Mr Salmi, responsable du département d’investissement du Centre régional d’investissement Tanger-Tétouan, est confiant : « ces zones créent de l’emploi avec un transfert de savoir. Les sociétés bénéficient de l’exonération d’impôts pendant quinze ans. De plus, elles ont tout l’équipement nécessaire. Cette zone mobilise 28000 emplois pour l’instant. Rien qu’avec la première tranche sur une centaine d’hectare. Une fois la zone prête, elle pourra accueillir 60000 travailleurs. »

Parmi eux, Abdel, chimiste de formation et ouvrier pour une entreprise de câblage. Il travaille six jours par semaine et gagne 2000 dirhams par mois. Protester ? « Tu es directement mis dehors. Il y a beaucoup de monde qui veut du travail. » « Avec cette somme, dans un quartier populaire avec la famille, tu peux vivre, estime Mohammed Salmoune. Mais pas bien. C’est comme si tu vivais avec 700 euros en Europe. »

Parmi les acteurs sociaux rencontrés, certains perçoivent ces zones comme un moindre mal. Elles permettent au moins de fournir le minimum pour la survie. Mais elle ne freinera pas l’exil économique. « Qu’est-ce qu’on y vend ?, s’interroge Ahmed Ilah Abbad. De la main d’œuvre bon marché. C’est tout. Un maçon ici gagne une misère, tandis qu’en Espagne, il gagne 1000, 1200 euro par mois. »

Rachid, 16 ans, se prépare à travailler dans une de ces entreprises. Il a été à l’école jusqu’à ses 15 ans. Bon élève mais famille pauvre qui « ne pouvait plus assumer les cahiers et la nourriture ». Courbé sur une machine à coudre YAMATA, il suit une formation couture. Son rêve ? Partir travailler en Europe évidemment. Il a déjà essayé. Plus de vingt fois. Il essaiera encore.

Rachid croisera peut-être la route d’Ahmed. Dans son quartier Saddam, les abords de la rivière font penser à un site qui a subi un tremblement de terre. Des briques et restes de maisons. Ahmed est couturier dans la zone industrielle de Mrura. « Parfois je descends au port, tenter la chance. Je n’ai jamais été en Espagne. Mais je vois des amis avec des voitures propres, de l’argent. Celui qui veut travailler là-bas, il travaille. Si j’allais là-bas, je prendrais n’importe quoi. Plutôt la couture. Ici, une semaine tu travailles, l’autre tu t’assois. Je gagne 9 dirhams de l’heure. Sans contrat. Cela dépend des commandes. C’est ça la confection. »

Tous les ados tiennent le même discours. Partir pour travailler. Sur son bout de plage, Aziz tentera encore la chance. « Là-bas, c’est apparemment très bien. On peut tout avoir. Des voisins me l’ont dit. Il y a de l’argent en tout cas. Et de ce que j’entends, ils aiment bien les Marocains parce qu’ils travaillent. » Son rêve à lui, « ce serait de revenir avec une voiture comme les gens que je connais. Une décapotable. » Et les décapotables, elles se trouvent forcément sur les routes au-delà du Détroit.

Olivier Bailly

 


[i] « Nouveau Visage de la migration, les mineurs non accompagnés », analyse transnationale du phénomène des mineurs marocains vers l’Espagne », Unicef, 2005

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