Je suis un sale macaque

Publié dans le journal Le Soir, 24 novembre 2009

« Je suis un sale macaque »

 

Fin août, la presse populaire annonce que des « jeunes » ont insulté et maltraité des pompiers, qui ranimaient un malade sur la voie publique ». Parmi ces « jeunes », entre 20 et 33 ans, Khaled, conseiller juridique, père de deux enfants et sans antécédents judicaires. Il a été embarqué par la police et libéré le lendemain, avec de multiples  plaies et contusions. Récit.

 

 

Saint-Gilles. Vendredi 28 août, environ 17 heures.

A la demande de sa mère, Nordine (30 ans) va retirer 120 euros au MisterCash du métro Porte de Hal. Lorsqu’il revient vers son domicile, rue d’Andenne, une ambulance de l’hôpital Saint-Pierre est stationnée en face du numéro 42 rue Vanderschrick. Les ambulanciers tentent de ranimer une femme d’une quarantaine d’années. Malgré l’arrivée d’une seconde ambulance médicalisée, la personne décèdera.

Des voisins, femmes et enfants, regardent la scène. Un ambulancier fait des allers et retours dans la rue avec des bonbonnes d’oxygène. A une dizaine de mètres de la personne réanimée, Nordine s’informe s’il est possible de mettre un drap pour dissimuler les soins au regard des badauds. L’ambulancier demande de lui laisser faire son travail et de dégager. A la fin de l’échange verbal, Nordine se place de l’autre côté du trottoir et voit l’ambulancier téléphoner avec son GSM.

Angèle (nom d’emprunt), une voisine et amie de la famille de la personne secourue, est proche de la scène. Revenant de ses courses, elle observe l’intervention médicale depuis quelques minutes. Elle restera dans la rue jusqu’à l’arrivée de la police. Elle a entendu la discussion entre l’ambulancier et Nordine. Elle explique que ce dernier s’est exprimé vertement, parlant de « bande d’intérimaires » et de « scandale ».

A 17 heures 12, la centrale du SIAMU enregistre un appel. Le rapport de l’intervention mentionne que la  « police (est) demandée sur place pour personne menaçante ». Plusieurs demandes de polices suivent.

Bruxelles centre, vendredi 28 août, au même moment.

Khaled ferme la porte de son bureau du Service du Droit des Jeunes, un service d’aide pour jeunes en milieu ouvert. Comme chaque jour lors du ramadan, ce conseiller juridique de 33 ans va embrasser son épouse et ses deux enfants à Molenbeek. Il prend ensuite sa voiture pour saluer ses parents. Ils habitent rue d’Andenne, à quelques mètres de la rue Vanderschrick. Ils sont les voisins de Nordine.

A peine arrivé, Khaled croise son frangin Karim (22 ans). Il l’embarque, le temps de se garer. Les deux hommes descendent et aperçoivent les ambulances. Khaled, qui a perdu un frère dans un accident de voiture, craint que la personne couchée sur le sol ne soit un de ses proches.  Le temps d’identifier la blessée, les garçons s’éloignent et se posent à l’angle de la rue d’Andenne et Vanderschrick, en face d’une wasserette.

Les deux frères discutent. L’atmosphère n’évoque pas l’émeute. En face d’eux, le café espagnol “Galletos” propose quelques tables pour boire un verre. Michel Lefèvre, architecte, Damien, graphiste, et deux collègues s’y installent. Il est alors passé 17h32, l’heure d’un dernier mail envoyé par Damien. Ils remarquent qu’un combi de policiers vient de passer. Pendant ce temps, Nordine, T-shirt Manchester United rouge sur les épaules, se dirige vers Khaled et Karim.

Le combi passe une seconde fois. Plusieurs policiers en sortent. Michel Lefèvre raconte la scène : “une dizaine, je crois, de policiers débarque et court vers l’ambulance. Les policiers reviennent ensuite vers le carrefour. Ils sont équipés avec des bombes lacrymo, les vitres de la camionnette sont grillagées. Avant l’intervention des policiers, Michel ne se souvient pas d’éventuels cris ou appels à l’émeute. Puis “rapidement, des gars sont plaqués au sol”. L’architecte n’avait pas remarqué auparavant ces types à présent immobilisés. Il s’agit de Khaled, Karim et Nordine. Michel remarque qu’un policier les gaze nonchalamant, en fumant une cigarette. Tout a été très vite.

Khaled, Karim, Nordine, et Abdulahed (27 ans), le frère de Nordine venu voir ce qui se passait, sont à présent arrêtés. Khaled crie qu’il est juriste, qu’il va se mettre sur le côté, mais les policiers ne lui en laissent pas le temps. Plaqué au sol, ses mains sont menottées dans le dos par des coleçons. Pas un mot ne lui est adressé. A une dizaine de mètres de la scène, Michel Lefèvre observe. De cette scène, il ne se souvient pas de coups portés, ni d’un côté, ni de l’autre. A peine dans le fourgon, Khaled tente de sortir. On le repousse. Il est alors à moitié couché sur le ventre, visage sur la banquette avant de la fourgonnette. Khaled ne voit rien. Karim parlera de cinq policiers dans le fourgon, Nordine en évoquera dix.

Pour Fanny Wellens, porte-parole de la Police Zone Midi, et selon les rapports en sa possession, « les policiers sont venus en aide aux ambulanciers. Ils se faisaient agresser dans leur travail. Une trentaine de personnes autour d’eux les empêchaient de mener leur mission à bien ». Les ambulanciers ont notamment désigné Nordine. « Directement, le contact avec l’intéressé ne s’est pas bien passé, le type a été agressif et menaçant ». Quant à Khaled et son frère, ils ont été interpelés parce qu’« ils appelaient à l’émeute et voulait libérer le type dans la camionnette ».

Le rapport de police ne mentionne aucun coup, aucune violence particulière. Cependant, un inspecteur se retrouve en incapacité de travail pour cinq jours. Une blessure à la main. Ce même rapport n’évoque aucun incident dans le combi. La version des quatre personnes interpelées diffère. La voici.

Le fourgon démarre. Khaled reçoit un premier coup de poing à la nuque. Il se  retourne pour voir le policier qui le frappe et reçoit un deuxième coup de poing au visage, formant un hématome sur la tempe (constaté par certificat). Karim et Nordine sont également frappés. Un policier à l’avant du véhicule donne les signaux pour le tabassage. Il prononce des « go ! go ! go ! » et arrête le mouvement lorsqu’il y a trop de monde ou quand la fourgonnette arrive à un  feu rouge.

Khaled continue à recevoir des coups sur la nuque et dans le dos. Il tombe au sol, face contre terre. Un policier monte sur son dos et lui saute dessus. Il entend par deux fois le bruit de crachats. Plus tard, il apprendra qu’ils étaient destinés à Nordine. Celui-ci pleure, crie, appelle sa maman. Un policier répond qu’il va la baiser. Khaled se prend encore un coup. Une voix lui hurle « crie que tu es un sale macaque ou je te frappe encore ! ». Paniqué, Khaled crie. « JE SUIS UN SALE MACAQUE ! ». Au bout des coups, la camionnette s’arrête. Une voix conclut: « La prochaine fois, on mettra un CD de musique nazie pour mieux vous tabasser ». Les quatre hommes sont arrivés au commissariat.

Ils sont entrainés dans un sous-sol muni d’un grand cachot et trois cellules. Là, ils sont fouillés et délestés de leurs affaires personnelles. Nordine et Khaled sont alors côte à côte. Selon le conseiller juridique du SDJ, il voit deux billets de cinquante euros tomber sur le sol. Nordine crie « mon argent ! ». Le policier ramasse les euros tout en interrogeant « quel argent ? ». Selon l’angle et la qualité d’image des caméras braqués sur les cellules, la vidéosurveillance pourrait infirmer ou confirmer ces propos. A ce moment, le nez de Nordine est intact.

Les quatre hommes sont mis dans une cellule séparée. Khaled, pieds nus, supplie qu’on lui donne des chaussettes. Un inspecteur qui n’était pas présent lors de l’intervention arrive. Il constate du sang sur le crâne du garçon et le sort. Une discussion débute entre policiers pour envisager un départ pour l’hôpital Bracops. Sur ce point, tant le responsable du site hospitalier, Roland Cant, que Fanny Wellens, la porte-parole de la zone midi sont clairs : si la police veut détenir quelqu’un, elle est dans l’obligation d’avoir un avis médical afin de vérifier que la personne n’a pas de problème d’ordre de santé.

Les pourparlers terminés, Khaled part pour Bracops avec Abduluahed. Aux urgences, ils restent un long moment debout, tête contre le mur, jambes écartées et mains menottées. Ils sont insultés de « singe » par le policier qui a la main blessée. Un autre revient avec un pansement sur le coude. De garde, un docteur reçoit Khaled et Abduluahed, un par un. Sans les examiner, il pose trois questions : êtes-vous diabétique ? Souffrez-vous d’une maladie ? Prenez-vous des médicaments? Khaled dit qu’il saigne, qu’il voudrait être soigné. Les policiers expliquent qu’« on n’est pas là pour ça ». De fait. Personne ne recevra de soins. Khaled demande une attestation médicale de ses coups. Un policier qui l’accompagne pense qu’il y a droit, un autre refuse. Le docteur ne délivre rien. Sans se prononcer sur ce cas précis, la direction de Bracops explique que « si une personne est blessée, les premiers soins doivent être donnés et elle est hospitalisée si nécessaire. Cependant, le docteur ne doit pas fournir d’attestation ». Nordine et Karim suivront à Bracops. Même position d’attente. Nordine assène aux policiers qu’il a la preuve du vol de ses 120 euros. Un policier le balaie et lui casse d’un coup de pied le nez. Fanny Wellens n’explique pas cette blessure. « Peut-être lors de l’intervention ? » Le docteur aurait été témoin de la scène. Contacté, il dit ne pas se souvenir des faits et n’explique pas l’absence de soins, évoquant le secret médical.

De retour au commissariat, Khaled peut voir ses parents. Ensuite, les policiers entendent sa déposition. Il y mentionne les scènes de la camionnette. Auparavant, à 22h35, Nordine avait fait sa déposition, donnant une version similaire des faits, mentionnant les coups, les menaces, les insultes. Quand les deux hommes auraient-ils pu s’accorder sur un récit commun ?

Impossible dans le combi et ils ont été séparés depuis l’hôpital. Reste le moment dans les cellules. Mais ils ne pouvaient pas se voir, et entre leurs cellules se trouvait celle de Karim. De plus, des policiers passent régulièrement voir les personnes interpellées, ce que confirme Fanny Wellens.

Lors de ces dépositions, les policiers leur expliquent qu’ils sont suspectés d’avoir entravé le travail des ambulanciers. Un rapport de police mentionne « des coups et blessures contre les ambulanciers ». Les présumés auteurs de ces violences auraient même essayé de débrancher le défibrillateur lors de l’intervention, soit une tentative de meurtre. Nordine comprend soudain pourquoi les policiers l’appellent « tueur de vieille ».

Les policiers écrivent deux rapports : un concernant la rébellion, l’autre concernant l’agression physique sur les ambulanciers. Concernant ce second dossier, Charles De Sneyder, Officier-Chef de Service du SIAMU (Service d’Incendie et d’Aide Médicale Urgente) est formel : « lorsque un de nos interventionnistes est molesté, la pratique chez nous est de porter systématiquement plainte, ce qui n’a pas été le cas lors de cette intervention ». Par ailleurs, Angèle est tout aussi certaine : « Il n’y a pas eu de mouvement vers l’intervention médicale. Ni de Nordine, ni de quelqu’un d’autre.» Enfin, le papa de la personne décédée dit n’avoir rien vu. Il n’a pas quitté des yeux sa fille et il n’entend pas porter plainte contre quiconque.

La nuit du vendredi au samedi

Après les dépositions, la nuit s’annonce au cachot. On vient chercher les quatre garçons vers deux heures du matin pour prendre les empreintes et les photos. Plusieurs fois, la porte s’ouvre. Un policier désigne le conseiller juridique comme la personne ayant porté des coups.

 

Samedi 29 août, entre sept et neuf heures du matin.

Les quatre garçons sont transférés au Palais de Justice de Bruxelles. Ils y sont installés en cellule séparée. Pas de fenêtre, des murs blancs. Une lampe. Et un WC. Khaled sonne de temps en temps, demande l’heure, les policiers se montrent cordiaux.

Vers 17 heures, les quatre hommes sortent séparément. Chacun raconte pourtant la même ‘libération’. Une policière demande sans explication de signer un acte d’inculpation. « rébellion » pour Karim et Nordine, « rébellion et coups à agents » pour Abduluahed, « rébellion et coups à agent » pour Khaled. Aucune mention d’un acte envers les ambulanciers. Personne ne leur signale qu’ils sont libres. Dans l’ascenseur, deux policiers les auraient menacés tour à tour. Ils auraient mentionné notamment l’adresse de Khaled ainsi que celle de son père.

Samedi 29 août, vers 17h20

Le conseiller juridique du SDJ et les trois autres personnes sont dehors. Ils vont faire constater leurs coups à Saint-Pierre. Le même jour, avec une juriste et une assistante sociale, ils tentent de porter plainte à la police de Saint-Josse. Le commissariat refuse d’acter toute déposition, ce qui est contraire à la loi. Le groupe se dirige vers le commissariat rue Marché aux Charbons. Même refus, puis s’étant renseignés sur l’obligation d’acter la plainte, les agents invoquent un manque de temps, et demandent aux plaignants de revenir plus tard.

Le jeudi trois septembre, ils sont entendus par l’inspection générale des polices et demandent la saisie des caméras à l’hôpital Bracops et dans les rues, ainsi que dans les cellules du commissariat pour valider leurs propos. Ce qui sera fait.

Khaled s’est vu mourir dans ce combi. Vu l’organisation et le nombre de policiers impliqués, il est difficile, si les faits sont avérés, de parler de bavure. Khaled évoque lui une « association de malfaiteurs ».

L’enquête de l’inspection générale des polices est toujours en cours.

Olivier Bailly

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s