Down & Out (de Loïc Delvaulx)

Livre (superbe) de Loïc Delvaulx qui a suivi pendant deux ans le parcours de personnes passées par le SIAMU Social de Bruxelles.

Cover

 

J’ai écrit les portraits pour Loïc. Ci-dessous celui de Michel.

 

Michel 1

 

 

Jeudi 10 septembre 2009. Thuin. L’Espérance, Centre postcure pour alcoolique.

« Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter ça. Je ne suis pas un criminel. Tu la voudrais toi ma vie ? Moi en tout cas, je n’en veux pas ».

Michel est un gars sanguin. Aujourd’hui pourtant, il parle d’une voix monocorde, résigné devant le gâchis de son existence. Sans doute l’effet de l’Effexor, 225 mg d’assommoir pour nier le quotidien, posologie recommandée « dans les formes de dépression dites sévères ».

 

Piercing au sourcil gauche, la boucle d’oreille droite en forme de croix orthodoxe, cheveux châtain. Il y a aussi ce ganglion gonflé comme une grosse bille sous la peau de son cou, côté droit.

Peut-être un des signes de sa pancréatite aigue et de sa cirrhose. Pas plus tard que ce matin, Michel vient de refuser une opération qui n’avait qu’une chance sur cinq de réussir. Même avec des meilleures statistiques, il aurait de toute façon congédié le corps médical. « Maintenant, je n’ai plus personne, je n’ai plus rien qui me retient. Le médecin m’a dit

–       il y a neuf chances sur dix que vous n’arriviez pas à quarante ans. Vous êtes conscient de cela ?

–       Je sais, je m’en fous.

–       C’est votre vie c’est vous qui voyez.

–       Justement, c’est tout vu. »

 

Michel a été pushingball dans sa jeunesse. Il n’a pas connu son père, emporté par une cirrhose à 27 ans. Sa mère a porté le pantalon à coup de poings. Puis quand le garçon a eu l’âge de se rebiffer, la maman a appelé l’oncle, champion de boxe du Brabant. « Tu imagines te prendre une pêche à sept ans d’un type pareil. Essaie d’imaginer l’impact. J’étais trop jouette ? Un peu turbulent ? Elle appelait l’oncle et hop, j’étais calmé. Deux coups et je pouvais aller dormir. »

 

A 14 ans, Michel boit pour oublier. De plus en plus. Sous les encouragements de cette femme qui a bousillé sa vie. « C’est bien. Continue, tu iras jouer aux cartes avec ton père. »

Michel quitte la maison après une dernière raclée au cutter. A 20 ans, il va chez sa grand-mère, à Waterloo. « Elle m’a donné en 8 ans ce que ma mère ne m’a jamais donné en 20 ans : l’amour ».  Il enchaine picoles et travail. Boucher, il manque de se tuer en désossant une pièce de viande. Complètement bourré. Sans sa cote de mailles, il y  passait.

 

Michel traverse les années comme il peut, en titubant entre alcoolisme profond et petits boulots. Il entame une énième cure à Waterloo en psychiatrie. Pascale y est soignée pour dépression. Ils y restent quatre mois, sortent en même temps et emménagent à Waterloo. Michel ne boit plus, Pascale retrouve le goût à la vie.

Le couple frôle quelques instants de bonheur. Comme ce 10 février au restaurant « Le Code Rouge », cuisine française et joli piétonnier, Michel un genou au sol et Pascale rayonnante qui dit « oui ».

 

Mais aucune des familles ne veulent de l’union. Celle de Michel débarque avec un ultimatum : c’est elle ou nous. Ce sera elle. Les enfants de Pascale ne veulent pas du beau-père non plus. Ils le menacent, le tabassent. Michel replonge, et Pascale avec.

 

Alors le couple prend un peu de distance pour se reconstruire. Michel est à Bruxelles. Le temps de perdre son nouveau boulot, de se faire jeter de son appart, il est dans la rue en plein hiver. Il appelle son frère, qui ne bronche pas. Michel sait bien qu’il a déconné, il sait que l’alcoolisme est difficile à supporter pour l’entourage. Il sait qu’il a mis trop de temps à se soigner. Mais tout de même. Sa famille lui manque. « C’est très difficile de savoir qu’ils sont encore là mais que tu peux crever. Avec le temps on s’y fait, mais jamais totalement ».

 

On est en 2009. La rue le bouffe. « Si je reste ici je suis fini. Je vie cela comme si c’était la fin de ma vie. Ou je me casse d’ici ou je crève ». Il se casse. Se fait accepter à « l’Espérance ». Là, il appelle Pascale, elle l’aime toujours. Retrouvailles des corps meurtris. Elle tombe enceinte. Lui, 32 ans en juin, est fou de joie. C’est une fille. Ce sera Laurence. Arrivée prévue le 17 octobre. « Une petite Laurence Vandamme, tu te rends compte ??? »

Michel  sait qu’il va mourir, mais tout de même, il va être papa ! Pascale sort d’une cure à Malmedy. Elle va mieux. L’enfant la porte. Le bonheur d’une vie simple n’est plus très loin. 

Les amoureux s’appellent trois fois par jour. « Je savais qu’elle était là. Tu sais, quand tu reçois trois coups de téléphone par jour, c’est tout bon. Maintenant, parfois je regarde mon téléphone et j’attends qu’il sonne. Comme un con. Puis en une fois je me dis ah oui c’est vrai, elle est décédée ». Leur dernier appel, leurs dernières promesses d’un meilleur avenir, c’est le 7 août 2009.  Une demi-heure après avoir raccroché, Pascale s’écroule. Un Accident Cérébro-Vasculaire. Terminus amoureux pour Michel. « Même si je rencontrais quelqu’un d’autre, je ne pourrais pas l’aimer comme j’ai aimé Pascale. C’était un tout. C’était mon univers. Je ne vivais pas avec elle. Je vivais pour elle.»

 

La famille de Pascale n’a pas voulu qu’il vienne à l’enterrement. Alors il est allé sur la tombe une semaine plus tard. Les gars de l’Espérance lui ont acheté des fleurs, et on l’a emmené en camionnette. Depuis, Michel sombre. « J’essaie de trouver quelque chose pour rester stable mais je ne trouve pas. Je sais que je descends, c’est de pire en pire ». Au Centre, il fait du pain, s’engueule avec tout le monde, vire encore un peu plus asocial. Les nerfs en compote, le cœur en berne, l’avenir avorté. « Je pensais que j’allais quand même être heureux. J’ai pris sur ma gueule toute mon enfance. Je croyais que j’avais droit au bonheur. Je suis jeune et je n’ai déjà plus rien. Je ne sais pas ce qu’on va encore m’enlever, je n’ai plus rien ».

 

Quand il sortira de sa cure, dans un an, il ira à Tubize, pour retrouver sa marraine. Son ultime ancre. Michel ne supporte pas la solitude. Il ne l’a jamais supporté. Mais il est seul. Il aurait bien aimé avoir de vrais amis, « pour voir une fois ce que ça fait ».  Pourtant, il y a encore quelque chose qui retient Michel parmi nous. Quelque chose qui lui est cher, quelque chose qu’on pourrait lui retirer et qui l’entrainerait encore plus bas. Mais quoi ? Michel joue le jeu, cherche la réponse. Il colle son menton sur son torse, penche la tête de longues secondes, comme s’il tentait de découvrir ce trésor en lui. Redresse enfin un regard fatigué.

« Honnêtement pour l’instant, je ne sais pas répondre ».

 

 

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