La Wallonie, une terre éternellement socialiste ?

Article publié par le Monde Diplomatique en décembre 2010

La Wallonie, une terre éternellement socialiste ?

Mercredi 27 mai 2009. La scène se déroule sur le plateau de l’émission politique « Huis clos » de la radio télévision belge francophone (RTBF). Dans dix jours, les électeurs wallons choisiront leur gouvernement régional. Le Parti socialiste (PS) et le Mouvement réformateur (MR, libéral) sont aux coudes à coudes dans les sondages. Ils tournent autour de 26%, soit une augmentation pour les libéraux de 1,7% par rapport au dernier scrutin et une chute de…11% pour les socialistes.

En direct, les présidents de partis MM. Elio Di Rupo (PS) et Didier Reynders se montrent très offensifs, voire arrogants. M. Di Rupo ponctue la joute verbale : « Je ne m’allierai pas avec le MR pour gouverner Bruxelles et la Wallonie. » Dans un système des élections proportionnelles belges, peu enclin aux musculations frontales idéologiques, le signal aux électeurs est clair. Départagez-nous !

Le ‘coup’ de M. Di Rupo, pas vraiment en position de force, est osé. Au siège du parti socialiste, l’Etat-major de campagne sent le souffle de la défaite. Le contexte politique est pour eux dramatique. Depuis 2005, le Parti socialiste est miné par des scandales à répétition touchant de hauts responsables. La liste des « affaires » récentes a été entamée à Charleroi où des détournements de fonds publics et malversations y ont fait tomber des échevins, un ancien sénateur, des responsables d’institutions publiques, jusqu’au Ministre-président de la région wallonne, M. Jean-Claude van Cauwenberghe (2005). Quatre années de scandales, surtout éthiques, ont suivi. Quel parti résisterait à une période aussi noire sans voir son électorat s’évaporer ?

Réponse : le parti socialiste wallon. A la sortie des urnes, le 7 juin 2009, le PS engrange 32,77 % des votes[i], le MR 23 ,41% des suffrages[ii]. Le PS arrive en tête dans 53 des 97 cantons wallons[iii]. La région wallonne et le parti socialiste seraient-ils indéfectiblement liés ?

L’histoire de la Région pourrait le faire accroire.

Dès la naissance de la Région wallonne (1980), le PS est dans l’opposition au gouvernement fédéral mais au pouvoir au niveau régional. Le PS, en lutte face au gouvernement fédéral de droite, en vient à proposer un programme PS-FGTB (syndicat de travailleurs) en 1985[iv].

Durant ces années 1980, le déclin sidérurgique provoque de vives tensions sociales et « la Wallonie apparaît alors comme le lieu de résistance face à une poussée de libéralisation de l’économie, raconte l’historien Philippe Destatte, auteur de l’Encyclopédie du Mouvement wallon. Cette époque, avec de nombreux mouvements de grève, assimile la Wallonie au PS ».

Autre élément participant à la confusion entre la Région et le parti de gauche, l’organisation du pouvoir et les institutions en Belgique favorisent accorde un rôle considérable aux partis. Au PS, le président coordonne les positions à tous les niveaux de pouvoirs (excepté provinciaux et communaux), il négocie les alliances et accords gouvernementaux. Ce qui fait dire à Jean Faniel, politologue au Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP), « ce sont les présidents qui ont le pouvoir ». M. Di Rupo, président d’un parti rompu au pouvoir, propose ainsi pour la Wallonie des directeurs de cabinet, des conseillers, des ministres… et le ministre-président de la Région. A la question de l’homme politique le plus influent en Wallonie, entre le président du PS (M. Di Rupo) et le ministre-président de la région wallonne (M. Demotte), M. Faniel n’hésite d’ailleurs pas longtemps : « c’est Elio di Rupo. Demotte a été mis en place par Di Rupo et peut être démis par Di Rupo ».

Cette filiation pose question. « On s’interroge constamment sur l’intérêt qui mobilise les ministres-présidents confirme M.Destatte. M. Rudy Demotte a une réelle conscience publique, mais quand les intérêts de la région se percutent avec ceux de son parti, il reste l’ambigüité du choix. Il n’y a pas de Ministre Président affranchi du parti ».

Enfin, l’image d’une Wallonie éternellement socialiste provient de l’étonnante longévité des socialistes au pouvoir dans le Sud de la Belgique. Sur les 40 ans d’existence de la région wallonne, le PS a été de la coalition gouvernementale wallonne pendant 37 ans. Et sauf cataclysme, il dirigera cette collectivité jusqu’en 2014. L’usure du pouvoir n’a-t-il donc pas de prise en terres wallonnes ?

Un PS de terrain

Un des éléments de réponse est l’omniprésence du parti socialiste dans tous les niveaux politiques.

Le PS est présent à tous les niveaux de pouvoir en Belgique (régional, fédéral, communautaire). Sur les neuf grandes villes de Wallonie, seule Namur (la capitale) lui échappe. Un quart des élus communaux sont membres du parti. Près d’une commune sur cinq est dirigée par une majorité socialiste absolue. Cette vaste toile peut alimenter un système clientéliste mais elle cultive également une proximité populaire réelle. « Nombre de gens vote pour une personne qu’il connaisse, explique Luc Delval, journaliste et observateur avisé du monde politique à Charleroi. Et sur la logique de contacts directs avec la population, le PS reste une superbe organisation. Ils ont une occupation de terrain que d’autres sont incapables de faire, ne serait-ce que pour des raisons numériques. Ils sont redoutables au niveau du lien avec la base, mais comme des représentants de commerce sont en lien avec leurs publics. Et le système se transmet très bien. La nouvelle génération de leaders perpétue avec une belle constance cette tradition. J’ai ainsi aperçu Magnette[v] au Salon du monde associatif à Marchienne. Et j’ai failli le recroiser à un vernissage de peintures d’amis organisé à l’arrière d’un bistro ! »

Au final, le parti annonce 100 000 adhérents au parti, plus que toutes les autres formations politiques réunies[vi]. « Les unions socialistes communales (USC) permettent un lien fort avec les gens, confirme Thierry Bodson, Secrétaire général de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) wallonne. Je vivais dans un village de 13000 habitants et il y avait 300 militants PS, qui connaissaient forcément tout le monde, c’était impressionnant. » Le PS entretient des relations privilégiées entre la FGTB qui compte 600 000 affiliés en Wallonie. La Belgique s’est construite sur trois piliers : le chrétien, le socialiste et le libéral. Mais si le syndicat chrétien s’est démarqué de son partenaire politique  historique (le cdH ex-PSC), les contacts restent privilégiés et les relais entre les deux structures sont soutenus. La FGTB siège d’ailleurs en tant qu’observateur au bureau politique du PS. Et le 29 mai 2009, soit quatre jours après le clash avec les libéraux mentionné plus haut, la FGTB publiait un communiqué soulignant que « sans les socialistes, il ne resterait pas grand chose de la sécurité sociale[vii] ». Peut-on alors parler de collusion entre pouvoir et contre-pouvoir ? M. Bodson tempère : « Nous avons deux sièges au parti, mais si les choses se décidaient au bureau, cela se saurait. C’est un lieu d’informations qu’il faut désacraliser, un endroit pour recueillir des infos intéressantes et faire passer des messages. » De son côté, Faniel doute de l’efficacité d’une consigne de vote : « La FGTB est une structure très diversifiée, très hétérogène. L’autonomie des sections professionnelles et interprofessionnelles y est grande et un appel politique n’a dès lors pas ou peu d’un impact. »

Si le PS parvient à exercer une forme d’omniprésence, c’est aussi en raison de sa capacité à renouveler les visages. M. Di Rupo n’hésite pas promouvoir des inconnus comme Paul Magnette, Marie Arena, Eliane Tillieux, Jean-Claude Marcourt, Jean-Marc Delizée, Jean-Charles Luperto. Cette stratégie délibérée obéit à la volonté de renouveler rapidement les cadres ainsi dispensés des épreuves du parcours militant classique. Il s’agit de rajeunir et féminiser, de faire en sorte que le parti ne connaisse pas une extinction naturelle. C’est aussi la volonté de renforcer les ancrages locaux.

Bien qu’au pouvoir, le parti parvient également à incarner la contestation, la résistance au néolibéralisme représenté par l’Etat fédéral belge. Ce discours est, en outre, facilité par un système électoral où les alliances obligées[viii] permettent de se dédouaner des politiques menées, mais il existe aussi parce qu’Elio Di Rupo use d’une rhétorique de « gauche ».

De plus et récemment, le parti socialiste, parfois aidé par les libéraux, est parvenu à développer l’idée que les deux partis Ecolo et cdH (centre démocrate humaniste, ex-PSC, parti socialiste chrétien) constituent des satellites du socialisme. Les Ecolos s’étaient embarqués en 2002 dans une convergence des gauches[ix] qui les a amarrés à la sphère socialiste, tandis que le cdH, refusant de gouverner au fédéral sans le PS, entretient des rapports très cordiaux avec le parti à la rose. Dans le milieu associatif aussi, le PS multiplie les ouvertures, les alliances, comme s’il était un challenger en quête de nouvelles bases électorales. Sous M. Di Rupo, le parti socialiste, historiquement laïc, a opéré un rapprochement étonnant avec le Mouvement ouvrier chrétien (MOC[x]). Le PS plaça même une ancienne secrétaire générale du MOC, Mme Christiane Vienne, au poste de ministre wallonne de la santé, des affaires sociales et de l’égalité des chances (2004-2007).

Pour M. Bodson, le PS n’usurpe pas sa position progressiste : « Le PS n’est pas un parti social démocrate. Lorsqu’il dérape sur la position idéologique, ce n’est pas parce qu’ils sont de droite mais parce que les technocrates en place sont dans l’incapacité de fournir une analyse idéolologique. Mais même si je peux être très critique sur des dossiers ponctuels, ils défendent des valeurs et un projet de société socialiste. Si c’était des blairistes, il y aurait un peu plus d’ouverture à gauche. Mais là, l’espace est moins grand ». Cela explique par ailleurs l’impossible émergence d’une force plus à gauche.

Le PS réussit donc le tour de force d’être à la fois ancien et jeune, contestataire et au pouvoir, d’une gauche assumée et pragramique. Le parti participe à la libéralisation des services publics, à un contrôle drastique des chômeurs ou un allongement de la durée des carrières. Mais ce même parti défend l’augmentation de la pension minimum pour un isolé, des critères objectifs pour la régularisation des sans-papiers, la limitation des « parachutes dorés » ou encore la taxation des producteurs nucléaires.

Philippe Destatte constate aussi cette multiple identité du parti : « La Wallonie à deux aspects : ce vieux fond de culture industrielle, liée au socialisme, au syndicalisme, et la nouvelle culture de gestion publique, avec les pôles de compétences, la biotechnique, etc. Et ce qui est frappant, c’est que le PS est des deux côtés ! Il est à la fois composante des difficultés et de la reconversion. Il n’apparaît pas décalé par rapport aux autres partis qui du coup se positionnent difficilement comme un recours pour le changement. »

Une chose semble clair : le PS tient à conserver le pouvoir et à l’assumer. M. Di Rupo en évoquant l’ambiance avant les élections du 7 juinv 2009, s’était montré très clair à ce sujet : « Beaucoup pensaient qu’il fallait sortir de tous les gouvernements, et notamment du gouvernement fédéral. J’ai détesté cette manière de voir. Quand on est dans l’action politique, on ne renonce jamais, on assume. Si on claque la porte, le coup d’éclat dure 48 heures, et puis les portes sont fermées, peut-être pour vingt ans[xi] ».

Cette image de parti « responsable » peut séduire alors que la Belgique affronte crises économique, sociale et environnementale tandis qu’aux incertitudes d’emploi s’ajoutent, pour le citoyen wallon la vie dans un pays qui n’est même plus sûr de sa propre existence. Est-il possible de pousser l’insécurité plus loin ? Lors des interminables négociations pour l’hypothétique composition d’un nouveau (et dernier ?) gouvernement fédéral, M. Di Rupo, l’acteur politique francophone le plus en vue ces dernières semaines, incarne de plus en plus au Sud du pays la bouée à laquelle se raccrocher en cas de séparatisme. En septembre 2010, un sondage[xii] indiquait que si la Wallonie repassait aux urnes, plus de 40% de la population opteraient pour le Parti socialiste.

De là à dire que la Wallonie sera ad vitam eternam socialiste ? Philippe Destatte ne le pense pas : « l’alternative est possible. Si Reynders n’avait pas été aussi aggressif en 2009, le PS aurait sans doute perdu la Wallonie. Donc le lien n’est pas indéfectible ». Et Jean Faniel rappelle qu’en 2007 (élections fédérales), la situation du PS était nettement moins favorable avec 27% en Wallonie. Les libéraux étaient passés devant. Le changement wallon est donc possible. Reste à savoir si, le cas échant, il sera bénéfique.

OLIVIER BAILLY


[i] Soit un recul de 4% par rapport aux résultats des élections régionales de 2004.

[ii] Une perte de 0,89% par rapport aux résultats des élections régionales de 2004.

[iii] Un chiffre issu du dossier « PS : un parti populaire en Wallonie », revue Politique numéro 62, décembre 2009

[iv] « Le Parti socialiste, évolution 1978/2005 », Xavier Mabille, CRISP, n°1867-1868, 2005

[v] Ce jeune et brillant professeur en politique a été parachuté à Charleroi pour renouveler, avec succès, le parti socialiste local. Aujourd’hui Ministre fédéral du Climat et de l’Énergie, il est une des étoiles montantes du parti.

[vi] Les membres du PS français avoisinent 220 000 membres, pour une population vingt fois plus nombreuse.

[vii] « FGTB : soutien sans allégeance », J. Detober, H. Goldman, O. Jusniaux, revue Politique numéro 62, décembre 2009

[viii] Actuellement, la Région wallonne et la Communauté française sont dirigées par une coalition PS-Ecolo-cdH. Le gouvernement fédéral, en affaires courantes depuis juin 2010, est dirigé par la coalition CD&V (chrétien flamand), Open Vld (libéraux flamands), MR, PS, et cdH

[ix] à savoir « la conclusion d’une série d’engagements communs à défendre en cas de négociation gouvernementale, sans promesse d’union dans la prochaine coalition », in « Écolo, après trois ans d’une législature sans retour », Benoit Lechat, Revue Nouvelle, n°12, décembre 2002

[x] Le Mouvement ouvrier chrétien rassemble un million d’affiliés en coordonnant plusieurs acteurs du pilier chrétien : le syndicat chrétien et la mutualité chrétienne, Vie féminine, les Equipes populaires, etc.

[xi] « Le PS est resté authentique », E. Buyssens, J. Detober, H. Goldman, revue Politique numéro 62, décembre 2009

[xii] « Le PS loin devant, en Wallonie… et à Bruxelles », Belga, samedi 25 septembre 2010

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