Le Flambeur, l’Accidenté et le Pauvre (en 2011)

Partie 1 : en amont du surendettement

Partie 2 : en aval du surendettement

 

Le Flambeur, l’Accidenté et le Pauvre

Lors de cette enquête, de nombreuses personnes ont souhaité témoigner puis se sont rétractées. Cette difficulté de se présenter aux yeux de tous, même « masqué », en tant que surendetté en dit long sur les stéréotypes qui accompagnent l’étiquette. Immature, dépensier, fainéant, inconscient, etc.

Qui sont ces milliers de personnes endettées ? Comment ont-elles chutées ? Parviennent-elles à se relever ? Philippe Lecocq, vice-président au tribunal du travail de Mons, identifie schématiquement trois types de personnes surendettées : Les Flambeurs, les Accidentés, les Pauvres.

Les Flambeurs sont les plus présents dans l’imaginaire collectif lié au surendettement. Ils sont les moins nombreux dans les dossiers. Ensuite, il y  a les Accidentés (lire le témoignage de Fatima). « Je les avais sous-estimés et ils sont très durement frappés », reconnait Philippe Lecocq. Cette catégorie comprend les accidentés de la route, du travail, mais aussi les malades, les séparés, les veufs, les fraîchement licenciés ou les chômeurs économiques. Enfin, le Pauvre, est incapable structurellement de faire face à ses dépenses. Trois charges de la vie courante ont explosé et conduisent au surendettement : les loyers, les soins de santé et le chauffage.

Comme tout classement, cette lecture a ses limites. Plutôt que d’avoir une seule et unique explication pour chaque surendettement, des facteurs économiques, sociologiques, humains s’additionnent et créent des situations intenables. Les équipes de médiation traitent des dossiers à multiples créances de plus en plus complexes,  confrontés à des budgets de plus en plus serrés.

Surendettée ? « Dix ans sans projet »

Fatima (nom d’emprunt) ouvre la porte de son appartement. Canapés blancs, la télévision dans un coin. Au mur, quelques portraits retracent année après année la croissance d’un gamin. Elle apporte un café, le visage souriant. Qui pourrait deviner que Fatima est en règlement collectif de dettes depuis 5 ans ?

Dans son entourage, personne n’est au courant, à part sa famille. Mais les voisins, les collègues, les amis ? Non. Et ce garçon, Ibrahim, qui grandit sur le mur ? Non. Parce qu’il est trop jeune, parce qu’il n’a pas à porter le passé de Fatima. Parce que son père fait partie de la chute, et Fatima n’a pas envie de le détrôner du piédestal sur lequel son fils l’a placé. « J’ai cru qu’une personne pouvait changer par amour, dois-je expliquer cela à un enfant ? À lui d’ouvrir les yeux »,  dit-elle.

Ceux de Fatima se sont fermés à 16 ans. Elle est alors étudiante, elle le rencontre. C’est le type marocain avec qui vous sortez en boîte de nuit, avec qui vous vous habillez comme vous voulez. « Le rêve pour une Marocaine ! »

Mariée à 18 ans, mère à 19 ans, le tout en jonglant avec des études et des boulots d’étudiante dans l’Horeca, Fatima fonce dans cette vie idéale qu’elle n’a jamais connue. Le divorce de ses parents a tailladé son enfance. À la séparation, elle a été confiée à ses grands-parents. Pas question pour elle de rater la famille suivante.

 

Les apparats de la réussite sociale sont convoqués. L’apparence est belle comme une voiture clinquante. La maison 4 façades devance un jardin dans un quartier résidentiel à  Lot (périphérie bruxelloise). Le travail, même précaire, paie. Fatima oscille entre deux intérims, des petits boulots dans l’Horeca, des contrats à durée déterminée. Lui bénéficie d’un contrat à durée indéterminée mais il se montre têtu, trop impulsif. Et perd son travail. Fatima assure, prend tout en charge.

Elle prend des coups aussi. Quand Fatima n’est pas frappée pendant un mois, « c’est comme si c’était mon anniversaire ». Elle encaisse. Elle vit pour sa famille. Jusqu’au jour où Fatima ouvre les yeux. « À l’hôpital, on m’a expliqué que j’étais peut-être en train de foutre en l’air la vie d’adulte d’Ibrahim alors qu’en partant, je pouvais casser le schéma et lui laisser 50% de chances. Ça a été le déclic. J’ai trouvé la force dans ces paroles et j’ai tout plaqué ». Fatima a alors 23 ans.

Elle entame une course perdue d’avance. Elle doit payer les 832€ pour la maison, la voiture, les cartes. Elle fait des 6h-14h, parfois des 16-23h. Elle place Ibrahim chez son père. Quelques intérims, des banquets. Elle gagne bien sa vie. 2 000€ en multipliant les jobs, « mais le gouffre était énorme, on avait des crédits, une dette fiscale. Je voulais vendre la maison, mais comme il ne collaborait pas, j’ai laissé tomber ».

Elle paie les premières mensualités. Elle ne voit plus son fils. Puis arrive la dépression, l’épuisement tant physique que moral. Elle part vivre chez sa grand-mère à Bruxelles, où son père a également élu domicile. Elle arrête son deuxième boulot et ne paie plus la maison. Fatima disparaît administrativement. Elle n’est plus domiciliée nulle part. « Je faisais l’autruche, je me planquais. Je pensais pouvoir prendre les 1 200€ que je touchais dans un hôtel et qu’on me foute la paix ».

Les huissiers retrouvent aussi sa trace. Ils débarquent à la réception de l’hôtel. Fatima, qui faisait tout pour ne pas révéler sa situation, se retrouve à devoir répondre aux questions de ses collègues, de ses patrons. « Sur les 1200€, on me saisissait 100 ou 150€, le prix de ma vie étalée ».

La maison est saisie et part en vente forcée. De quoi rembourser le prêt hypothécaire, mais pas de quoi sortir Fatima des problèmes. D’autres dettes se gonflent d’intérêts. Elle va consulter des services sociaux mais personne ne lui parle de médiation de dettes. Elle travaille. Elle doit payer.

Son père tombe malade. Il n’y a plus grand monde autour de Fatima pour s’occuper d’Ibrahim. Elle est à bout. Elle demande à son patron un C4, qu’elle obtient avec la mention « d’un commun accord ». L’ONEM la sanctionne. Elle perd son droit au chômage. La mutuelle la récupère et constate un état dépressif. Sa sanction est alors épongée.

Suite aux décès de son grand-père, la maison familiale est vendue. Fatima trouve un studio à 532€, « très cher pour ce que c’était mais je voulais un certain niveau de vie pour mon fils, je ne voulais pas aller à Molenbeek ». C’est dans cet appartement que les huissiers entrent pendant son absence, notent et laissent l’ardoise sur la table. Ils menacent de prendre jusqu’à la PlayStation du petit.

Cet événement marque la fin du système de l’autruche.

Fatima pousse la porte d’une association où un employé lui parle d’une procédure qui existe mais qui est très très difficile, où l’on va compter ses boites de conserve tous les mois. Le type envoie Fatima au bureau juridique : « Demandez un avocat pro deo ».

Elle le fait. Son dossier est introduit en RCD et admis en 2005.

Son médiateur est un assistant social d’un CPAS bruxellois. Il reçoit et gère à présent le salaire de Fatima. « Un type formidable. Il m’a toujours soutenue. Il y avait de l’écoute. Sa façon de recevoir les gens, même si on vit des moments très durs, il était là : « vous allez vous en sortir« . C’est énorme ».

Le médiateur va chercher de l’argent partout où il peut. Il encourage Fatima à aller en justice en dommages et intérêts contre son ex-mari, il récupère les pensions alimentaires, les frais scolaires. Il l’aide à trouver du travail. Plutôt facile dans l’Horeca, d’autant plus que Fatima a de bonnes références et parle néerlandais, anglais et espagnol.

Son médiateur lui parle de 5 ans, 6 maximum. Janvier 2006, l’année de ses 29 ans, Fatima prend pour 10 ans de règlement de dettes. « 10 ans sans projet, 10 ans de prison, 10 ans d’arrêt. C’est ma faute. Et pas ma faute en même temps… »

Le poste nourriture est fixé à 300€ par mois. Depuis 2006, chez Fatima, on ne jette plus rien. Tout ce qui reste à manger est congelé. Les sauces bolo se brassent en grande quantité. Terminé aussi de recevoir des gens. Trop cher, surtout dans la culture marocaine qui estime la qualité de l’accueil à la profusion des mets.

5 ans plus tard : Fatima a vu le prix de l’électricité augmenter, le pain devenir cher, mais elle dégage toujours 300€ de disponible hors de son revenu de 1 540€ par mois, allocations et pension alimentaire comprises. Elle est ouvrière dans une société de production. Un job pourri, près de chez elle pour éviter d’avoir une voiture. Un de ces boulots à la chaîne qui vous rongent jusque dans vos rêves. « Je suis crevée, je n’ai pas de motivation si ce n’est un an de plus de passé. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? ».

Même l’amour ne sert pas d’antidote. Fatima s’est remariée. On a recalculé le plan, divisé les charges en deux, augmenté le disponible. « Qu’est-ce que le surendettement change un couple ! Lui fait ses projets avec son argent mais vous vous êtes très restreinte ». Son mari ne lui reproche pas l’endettement, « mais ce n’est pas moi qui ai fait ces dettes » dit-il au bout d’un temps. « Je ne peux pas lui en vouloir. On ne peut pas demander à l’autre de ne pas aller au cinéma ». Assez rapidement, Fatima divorce. Elle a prévu la séparation auparavant. Elle a un boulot. Pas d’enfant, pas d’achat en commun. OK. Cassure nette et à l’amiable. Ça change.

Si elle tient encore aujourd’hui, elle le doit sans doute à Ibrahim. Du RCD, elle dit que « c’est pénible mais heureusement que cela existe. Un jour ce sera fini, et mon fils ne devra pas éponger mes dettes ».

Fatima se fait un point d’honneur d’offrir une vie normale à son enfant.

Bien sûr, Ibrahim connaît des privations, mais il comprend. Fatima « joue sur la vraie vie. Moi, je suis ouvrière. Même sans surendettement, je ne serais pas plus riche avec 200€ en plus, je ne roulerais pas en Mercedes. Ce n’est pas un grand écart. Le stress, c’est rendre des comptes et que les gens le sachent ».

Vivre dans un beau quartier ne facilite la tâche. À l’école, des parents suggérentqu’Ibrahim parte avec leur fils en Italie. Fatima a reçu des chaussures de sport parce que son gamin fait du basket. On lui propose de ramener son enfant parce qu’il doit prendre le bus. « Cette pitié, ce décalage social… c’est déjà incroyable, alors si vous leur dites que vous êtes surendettée, ils vont m’apporter à manger ! » Fatima a trouvé la parade. Elle s’isole. Finis les week-ends au club où on parle de stage à 800€. Fini de renvoyer les invitations aux amis qui vous convient. « Je n’ai pas d’amis. J’évite parce que je sais que cela crée encore des dépenses. Cet argent, je préfère le consacrer à l’avenir de mon fils ».

Le garçon a aujourd’hui 15 ans. Il parle pull Ralph Lauren, Elle parle job d’étudiant. Par manque d’argent, mais aussi par éducation. « Si mon fils ne reproduit pas mes bêtises, les 10 ans de prison, ce n’est pas grave ». Il en reste 5. Le mois de janvier 2016 est marqué d’une croix dans sa mémoire. Ce qu’elle fera au bout du purgatoire ? « J’espère ne pas mourir ce jour-là ! » (rires). Il n’y aura pas énormément d’argent en plus, mais un énorme poids en moins. Une vie libérée. Elle s’endormira peut-être en pensant à un voyage. Mais plus au prince charmant. « L’amour c’est beau, mais faut pas rêver. Moi, j’ai rêvé une fois… »

Les yeux fermés.


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