Pascale De Ridder, psychologue à Ulysse (service de santé mentale)

Ce portrait a été publié dans le Ligueur du 25 avril 2012

Une écoute d’orfèvre

Pascale De Ridder est psychologue « à côté ». Elle s’assied sur le bord de la route avec les laissés pour compte, les raturés dans la marge. Elle n’est pas là pour eux. Elle est là avec eux.

L’entrevue a démarré depuis une demi heure. Après avoir rapidement reparcouru sa vie professionnelle, Pascale De Ridder présente le fil conducteur sur lequel elle tire depuis des années de carrière : “je me mets à côté des gens, pour qu’ils sentent qu’ils ne sont pas seuls à affronter leurs difficultés”.

Aujourd’hui, ce sont les patients du service en santé mentale (SSM) Ulysse qui profitent de cette présence réconfortante. Cette structure soutient les exilés psychologiquement blessés et qui ont des problèmes de séjour en Belgique. Auparavant, Pascale de Ridder travaillait à “La pièce”, un lieu de vie lancé pour accueillir de dix ou douze psychotiques consommateurs de drogues. Et avant ‘La pièce”, la psychologue travaillait au centre Midrash (en 1993), un service pour  les parents et futurs parents toxicomanes.

A chaque fois, être là avec les fragiles. Ce sacerdoce professionnel vient d’une faille familiale. “Ma mère a eu un cancer alors que j’avais treize ans. Elle en est morte quatre ans plus tard. Pendant cette période, j’aurais aimé que quelqu’un soit là, à mes côtés. Il y avait bien mon père, ma soeur, mais j’étais une petite fille sans problème, gentille. Je me refermais un peu, mangeais un peu plus, mais jamais on ne m’a considérée en difficulté. Et pourtant je l’étais. C’était difficile à estimer parce que les symptômes d’un enfant en difficulté, c’est fumer, se droguer, fuguer. Moi je n’ai pas fait cela. Je n’ai pas envoyé les critères connus de ce qui fait souffrance. C’était il y a 35 ans, maintenant, dès qu’il y a un cancer dans une famille, une armada de psychologues frappe à la porte. Comme si tout était problème, c’est l’excès inverse”.

 

De là vient aussi le souci d’équilibre dans la présence. Faire offre tout en évitant l’appel trop direct ou obligatoire. “Il faut parvenir à répéter l’offre sans signifier “je vois bien que cela ne va pas”. Chercher avec eux la soutions de ce qui fait difficultés. C’est très difficile.

En sortant de l’ULB de ses études en psychologie, Pascale ne se sent pas outillée pour engager cette écoute de cristal. Elle travaille alors à la“Fondation pour le Travail et la Santé”, dans l’insertion socio-professionnelle. La jeune psychologue suit en parrallèle un troisième cycle à l’UCL pour approfondir sa connaissance de la psychanalyse.

Elle s’ouvre également à l’approche systémique[i] avec un stage chez Siegi Hirsch, thérapeute rescapé des camps. Approche systémique et psychanalytique sont pour elle deux approches complémentaires. “Même si il y a de la subjectivité, le contexte produit aussi des effets pervers.”

Tout en menant ce travail, ce stage et cette formation, Pascale se lance dans…une psychanalyse. “C’était nécessaire. Je vivais comme patiente, j’écoutais les gens et j’emmagasinais de la théorie. Ces trois lieux se complètaient.” Pas trop fatiguant cette constante introspection ? “On est comme ça, les psychologues, non ? s’amuse-t-elle. Je suis parfois fascinée par les gens qui ne se posent aucune question, je ne sais pas comment ils font.”

En 1993, la psychologue se sent prête pour prêter l’oreille. Pour le projet Midrash, elle met en place à Schaerbeek la consultation pour les parents et futurs parents toxicomanes. Comme pour ses boulots suivants, Pascale a la chance d’être au démarrage des projets. “C’est ce qui me motive et m’excite beaucoup. Les débuts ont une énergie incroyable”.

Accompagnant les couples en situation de grossesse, elle évite l’aspect mortifère de la drogue. “Il y avait aussi l’aspect de la défense de ce public. Les femmes toxicomanes étaient mal traitées, on les culpabilisait. On les séparait des enfants. On les sevrait pendant dix jours dans la douleur. C’était horrible. Le social quand il est moral peut être d’une violence extrême.”

Quatre ans plus tard, en 1997, Pascale De Ridder s’investit dans “La pièce”, un lieu de vie novateur pour drogués psychotiques. Si les règles et obligations de la maison doivent être respectées, la drogue n’y est pas traquée par des tests d’urine. De nouveau, ce travail revêt un aspect militant. Le psychiatre-directeur est un des premiers à réclamer que la méthadone soit autorisée. “Un toxicomane peut être aidé sans sevrage, il n’y a pas le même modèle de sortie pour tout le monde”.

De ce passage, la psychologue retiendra la gestion collective des patients par le personnel thérapeutique. Elle tire également de cette période beaucoup d’assurance. “J’ai vécu un quotidien avec des gens fous, des situations extrêmes, j’ai retrouvé des gens morts, j’ai séparé des bagarreurs. Je suis à présent beaucoup plus sereine, il n’y a plus grand chose qui m’inquiète dans la folie des autres.” Autre apprentissage, “Je suis à leurs côtés. Encore aujourd’hui, je ne reçois les gens qu’en position d’écoute, en leur disant “vous m’apprenez des choses”. Si vous n’avez pas cette démarche avec un psychotique, on devient vite le persécuteur.

Alain Vanoeteren, un collègue de “la Pièce”, lance à partir de mars 2003 une recherche action. Il cible l’exilé, illégal ou en cours de demande. La fragilité d’hier augmentée de celle d’aujourd’hui. Au bout de la recherche, les besoins sont criants mais peu rencontrés. Avec un public réputé peu constant, des problèmes de la langue ou d’accès aux soins, le projet promet d’être difficile. Neuf ans plus tard, le pari est gagné. Comme à “la Pièce”, la prise en charge est collective. Le patient est reçu par un service mais les larges plages de permanence permettent aussi de collectiviser le suivi. “La relation entre particuliers existe mais on précise qu’on bosse en équipe explique Pascale De Ridder. Et les infos transmises ne le sont pas dans le détail, juste de quoi comprendre le cas”.

Passer de toxico psychotique aux exilés illégaux constitue-t-il un grand saut ? La psychologue voit des similitudes. Les deux sont discriminés négativement, ils sont mal reçus ailleurs, et en perte de repères.

Des personnes ont traversé des épreuves très violentes : le viol, la torture, le génocide. Elles cherchent à être entendues et rassurées. Comment aborder les souffrances mentales de personnes venues de cultures aussi différentes que celle d’un Congolais, d’un Tchétchène ou d’un Afghan ? “Les problèmes des hommes ne se chiffrent pas en milliers !  La sexualité, la généalogie, la transmission, la mort, le rapport avec le corps. Les cultures apportent des réponses différentes. Mais dans ces réponses, chacun s’y place de manière singulière.” Et ces personnes, même sans culture psychologique, viennent avec la recherche de l’écoute, car le fait de se référer à quelqu’un qui aurait un savoir pour être aidé est présent dans tout le globe. Le créneau est alors plutôt occupé par le magique ou le religieux.

Pendant neuf ans, Pascale de Ridder a vécu plusieurs phases à Ulysse. “En rentrant chez moi, au début, j’avais du mal avec mes enfants, avec le son de la radio. Comme si mes oreilles étaient saturées”. Il y eut aussi le besoin de lire beaucoup sur les pays, ensuite de les voir en images à travers des documentaires, des périodes de burn out, de ras-le-bol, de révolte. “Ce qui est toujours positif, c’est l’émerveillement devant la capacité humaine à faire face à ses problèmes”.

Reste enfin…le ronronnement. Au bout de cette presque décennie, la sociologue sent qu’il est temps pour elle de trouver un nouveau projet. ”Je commence à me baser sur certaines catégories quand j’écoute. J’écoute une Guinéenne excisée et mariée de force. Et au bout du récit, je me dis “OK, j’ai déjà vu et donc je vois”. C’est grave. Il y a un risque de ne plus entendre la singularité de la personne, de ne plus écouter comment cet individu a vécu la situation”.

Aujourd’hui, elle pense à l’enseignement, à relier son expérience à celle de nouveaux venus dans le métier. “J’ai à présent assez d’expérience, de recul sur le travail. Il est important de questionner le rôle du psychologue dans le social. C’est un métier très diffusé, mais quelle est la fonction d’un psychologue dont les valeurs sont en perte de vitesse : l’écoute, le lien à l’autre, le fait de prendre du temps ? Cela n’a rien à voir avec ce qui se consomme pour l’instant. Comment expliquer qu’on soit aussi présent dans une société à l’opposé de nos valeurs ?

Mais pour cette psychologue qui reste très engagée dans ses convictions, cette réflexion ne se borne pas à de la théorie, il s’agit aussi de prendre position. Un psy dans les centres fermés ? Non. Ce n’est pas le lieu. Accompagner une grève de la faim ? “Par rapport à ce que la personne produit, on peut prendre position. On ne dit pas le bien ou le mal, mais on peut dire “voila ma position, je ne suis pas d’accord”.” Dire “non” et garder la main tendue. L’exercice périlleux d’une vie passée à écouter.

Olivier Bailly

Ce portrait a été réalisé avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin


[i] La systémique ? Expliquée en bref par Pascale De Ridder : “ c’est comprendre le symptôme dans les systèmes dans lequel évolue la personne, le contexte familial, social. L’alcoolisme par exemple pourrait être une manière d’éviter le conflit dans un couple. Il faut étudier le fonctionnement du système qui a l’autorité. A savoir analyser le processus là où la psychanalyse s’attache à l’intrapsychique à travers le langage, les rêves”.

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