Un parfum de crise

Article publié dans la revue Politique en mai 2012

http://politique.eu.org/spip.php?rubrique139

Un parfum de crise

 

Planet Parfum, la vitrine savamment agencée, le glamour sépia du Chanel n°5, la douceur de crèmes de jour, le luxe du bien-être, les employés sous-payés, les patrons de jadis abuseurs, les conditions de travail ingrates. Bienvenue dans le monde de la parfumerie, aux délicates effluves de souffrance.

 

Fin novembre. Dans un Planet Parfum à Bruxelles. Trois femmes s’activent derrière le comptoir. Une quatrième personne, plus âgée, la gérante sans doute, range les rayons. Les fêtes arrivent déjà et ce sera bientôt l’effervescence dans toutes les parfumeries du pays. Des affiches annoncent la nouvelle carte « Planet Parfum » avec une offre de lancement alléchante : « moins 30% à l’achat de deux produits avec un minimum de 85 euros ». Les tenues des filles arborent un monde sobre en le noir et le blanc. L’emballage ‘classe’ des fêtes. Le sourire est de rigueur. L’achat opéré, la vendeuse nous souhaite de belles fêtes. La vie est belle.

A la pause de midi.

Cette même vendeuse ne prend pas place à la table du local réservé au personnel. « Pas faim » dit-elle. Elle ne mange pas. Un autre jour, elle se contentera de pain. Elle a 30 ans, un enfant, elle gagne 1100 euros par mois. Atteindre la fin du mois se joue à quelques euros, à du jambon sur une tartine. « Cela me brise le cœur, explique la gérante témoin de la scène. Je luis dis vas-y, termine la charcuterie, le fromage, tout. Cette injustice, cela me scandalise. »

CP2O1, la poubelle

Cette femme est-elle surexploitée illégalement ? Non. Planet Parfum émarge de la commission paritaire pour le commerce de détail indépendant (cP n°201), « la poubelle des commissions » peste Sylvie (prénom d’emprunt), délégué syndicale de la société.

« Dans cette commission paritaire, il n’y a pas de délégation syndicale, confirme Valérie Van Walleghem, responsable du secteur Commerce à la Setca. Le régime est de 38 heures semaine. Tout acquis doit être négocié. Les ouvriers n’ont droit à rien. Cela concerne plusieurs milliers de travailleurs ».

 

Conséquence : les conditions de travail sont pénibles. Un salaire minimale, pas de jour d’ancienneté, des horaires de vente qui peuvent aller jusque 21 heures et bien sûr, des ventes les samedis et dimanches.

La Cp 201 est destinée aux entreprises de moins cinquante personnes. Comment une grande société comme Planet Parfum peut-elle en émarger, contrairement à son concurrent Paris XL[1] ?

 

Simple. Planet Parfum, propriété à l’époque de la famille Cloquet, s’est constitué en de multiples sociétés distinctes. Et comme le hasard fait bien les choses, pas une seule d’entre elles comprend plus de 50 employés. En évitant la CP 311, les barèmes deviennent plus faibles et les syndicats…inexistants. Il a donc fallu forcer la main pour être en odeur de sainteté chez Planet Parfum. En février 2008, peu avant la Saint-Sylvestre, moment ô combien propice à l’achat de parfums, le Setca avait lancé un boycott de Planet Parfum, distribuant alors plus de 50000 tracts invitant les clients à faire leurs achats ailleurs. Le slogan ? « A la Saint-Valentin, dites “Je t’aime”… mais pas avec des parfums de Planet Parfum. »

Dans la foulée de cette action, « nous avons réussi à prouver que les différentes structures juridiques de Planet Parfum constituait une seule et même entité, via un même secrétariat social, un même règlement de travail, une même direction, explique Fabienne Meulemans, permanente syndicale du Secteur. Planet Parfum est alors tenu d’organiser des élections sociales (qui auront lieu en 2012). Depuis deux ans, les syndicats sont enfin présents. »

Du moyen-âge au 21e siècle

Si les syndicats ont fini par rentrer, la famille Cloquet, par contre, a emprunté le chemin inverse en revendant la société en 2009. Le passage de « Madame et Monsieur Cloquet » reste douloureusement inscrit dans la mémoire du personnel de Planet Parfum. « C’était la Gestapo, se souvient Sylvie, présente dans la structure depuis 1994. Il n’y avait pas de respect de la loi, la rémunération était à la tête du client. Il y avait des fiches de salaire mais aucune cohérence. Deux filles du même âge pouvaient avoir des salaires radicalement différents ». Pour les jours de formation (présentation de produits par exemple), la prestation était comptée comme un jour de congé sauf…pour les employés qui rouspétaient. « Les plus faibles trinquaient. »

« A cette époque, tout se passait de main à main, on topait pour une augmentation, confirme Fabienne Meulemans. Des voitures de société ou des bonus étaient attribués sans aucune logique, des gérantes avaient des barèmes phénoménaux ! A côté de cette politique de privilégiés existaient des pratiques très discriminatoires, des promotions canapés. Les néerlandophones n’avaient pas de chèque repas parce que Monsieur n’aimait pas les flamands. »

Le départ des Cloquet fut accueilli par un long soupir de soulagement. « Aujourd’hui, un responsable des ressources humaines tente de remettre de l’ordre dans cette gestion du personnel, explique Fabienne Meulemans. Tout le monde est enfin dans une catégorie barémique, possède un descriptif de fonction, Ce n’est pas évident de remettre en question du jour au lendemain des bonus inexplicables. Il n’y avait aucune archive de société, aucun historique de l’effectif, pas de statut d’ancienneté, pas de traces car « monsieur gérait tout » et « monsieur avait tout en tête ». Sylvie confirme les acquis positifs de ce changement de direction, un vrai secrétariat social, un dialogue ouvert. « C’est une évolution positive ».

Des employés lâchés

Mais si avec le rachat de Planet Parfum par Distriplus (Club, Di), une filiale d’Albert Frère et du holding anversois Ackermans & van Haaren, les employés de Planet Parfum sont sortis de la gestion moyenâgeuse de la société, ils ne sortent pas pour autant des problèmes.

La trace la plus marquante de l’héritage des Cloquet, outre la crainte du patron, est les conséquences du « geldage » pratiqué par la marque de produits Sisley (et répandu dans ce monde parfois nauséabond du parfum…). « Geldage » ? Sur chaque produit Sisley était apposée une petite étiquette qui représentait la commission de la vendeuse. A la moindre crème écoulée, l’employé était gratifié d’une somme. « Cela pouvait aller de 50 cents pour un rouge à lèvre à 2, 3 voire 11 euros pour d’autres produits » se souvient Sylvie. Ces étiquettes étaient collées sur un formulaire et remises à la représentante de la société française. En fonction de leurs ‘performances’, les vendeuses recevaient un chèque de Paris. Une vendeuse dans un grand magasin pouvait gagner 150 ou 200 euros en plus par mois. Un bricolage profitable pour tous : Cloquet justifiait les faibles salaires par ce complément, les employés augmentaient leurs revenus et Sisley écoulait sa marchandise. « Tout était réglo nous avait-on dit, assure Sylvie. Cela a duré vingt ans. »

Mais depuis, le fisc s’est manifesté, évoquant une fraude fiscale et demandant aux bénéficiaires de payer des taxes. Conséquences Sylvie a déjà repayé 2000 euros et s’attend à d’autres amendes. Des arriérés pourraient monter jusqu’à 7000 euros pour une personne. Un drame sans précédent pour des employés lâchés par tout le monde. Sisley propose de dédommager…en produits, la famille Cloquet dont la responsabilité morale est engagée ne se sent plus concerné, tandis que les propriétaires actuels refusent d’endosser les conséquences d’une situation antérieure à leur arrivée.

Car si la nouvelle direction a modernisé la gestion, elle n’en reste pas moins rétive à toute avancée syndicale. « Quand il n’y a pas de tradition syndicale dans une société, le travail militant est bien plus éprouvant, explique Valérie Van Walleghem. Toute nouvelle délégation est mise sous pression, elle doit faire sa place dans un climat sous tension ». Sylvie voit clairement de quoi la représentante Setca parle. Alors que Planet Parfum offre des barèmes inférieurs à ses concurrents, le moindre effort budgétaire est refusé. 50 cent en plus par chèque repas ? Non. Un jour d’ancienneté ? Non. Un demi ? Non. « Je reconnais qu’ils sont beaucoup plus corrects, avance la déléguée. Mais cela va être très dur pour obtenir quelque chose ».

Olivier Bailly

Les conventions

Le monde de la distribution est organisé selon des commissions paritaires (CP) qui proposent des conditions de travail différentes. Petite visite avec Valérie Van Walleghem comme guide.

La CP 312. « Les grands magasins, les hypermarchés comme CORA, HEMA. Les conditions de travail sont relativement bonnes. Il y a là un encadrement syndical, 35h semaine, des barèmes plus ou moins corrects. Des suppléments pour heures tardives. Les dimanches sont encadrés, il ne peut y avoir que trois dimanches de travail par an, avec du 300% de salaire ».

La CP 202. « Les succursales de l’alimentaire. Delhaize, Aldi, Lidl,… 35h/semaine, encadrement des heures tardives. Les conditions y sont meilleures qu’ailleurs ».

La CP 311. « Les grandes entreprises de vente de détail (non alimentaire) : Brico, Zara, H&M, Paris XL, Eram,… la concertation sociale existe mais les points de vente sont disséminés et il y a des lieux sans délégation. Par exemple, pour H&M, il ne peut pas y avoir un délégué à chaque point de vente. Les délégués se déplacent, le travail syndical est plus difficile. »

CP 201, « Le petit commerce de détail indépendant, sans délégation syndicale. C’est la CP de Planet parfum. »

Reste la CP 202.01. « L’alimentation de moins de 50 travailleurs. Ce sont les indépendants franchisés en AD ou Proxi par les grands distributeurs. L’objectif de ces entreprises dans un contexte hyper concurrentiel est d’augmenter les marges. Ils font porter le risque sur l’indépendant et les charges du personnel. Par rapport à la CP 202, ils font plus d’heures pour un salaire inférieur, il n’y a pas de congé d’ancienneté, pas de sursalaire pour le dimanche par exemple. A en croire les délégués du conseil d’entreprise de Carrefour, ces réseaux d’indépendants sont la vache à lait des grandes sociétés. Côté syndicat, on cherche à harmoniser la durée du travail (35 heures) pour éviter le dumping social et le développement de pareils réseaux. »

 


[1] Qui est en commission paritaire 311, plus intéressante pour le travailleur. Cette cp regroupe les entreprises non alimentaires qui emploient au moins 50 personnes (éventuellement dispersées dans différents sièges) et exploitent moins de 3 branches commerciales différentes. Des chaînes de magasins comme Brico, C&A, Blokker, Ikea,… font partie sous cette commission paritaire.

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