Loin des moutons de Panurge

Article publié dans le Ligueur du 6 juin 2012

Loin des moutons de Panurge

C’est l’histoire d’Abdelhak mais pas que la sienne. C’est aussi l’histoire de gens étonnants : des Flamands prévenants, un flic sympa, un Wallon qui bosse, un Bruxellois d’origine maghrébine fiable, passionné et intègre. Lorsque l’on les frotte vigoureusement au réel, les caricatures ne tiennent jamais le coup. Il y a également un pompier bruxellois, un DeLijnard fermier, une gentille quinqua qui voyage en Afrique pour les microcrédits. Et tout ça pour des moutons.

Mais reprenons depuis le début.

On démarre avec le gamin Abdelhak dans les Marolles et cette mini anecdote : le papa qui emmène ses enfants à Sint-Pieters-Leeuw pour aller chercher du lait à la ferme. Peut-être que tout part de là finalement… Bon, ensuite, il y a Abdelhak ado. Toujours dans les Marolles. Jamais loin : les Golf GTI blanche à ligne bleue qui s’arrêtent à hauteur des deux trois « bronzés » qui causent. Le contrôle, l’humiliation. « Je me considère comme Belge, même si mon visage ne changera pas ». Il ne s’attarde pas sur le racisme quotidien, non que ce soit insignifiant, mais on en vient à trouver ces récits horriblement banals alors qu’à travers eux, c’est chaque humain qui devrait se sentir humilié. Soit. On continue.

Donc Abdelhak grandit, devient “technicien en automatisme industriel”, ne trouve pas de boulot (la conjoncture qu’ils disent…) et finit par rentrer ‘en attendant’ comme magazinier dans une société de grande distribution. Dix ans plus tard et après avoir gravi les échelons “responsable logistique” puis ‘acheteur technologie hi fi”, la société restructure et Abdelhak revient à la case départ.

Et là, un peu par hasard, il rentre à la Stib. Conducteur de métro. La conduite est gérée à la fois par l’homme et la machine. Le dispatching donne la vitesse de consigne. Le freinage, l’accélération, c’est Abdelhak. Et un métro n’est pas l’autre. Abdelhak pilote avec un système de sécurité et dextérité, mais la monotonie s’installe. Six ans à piloter des vers de terre géants. Abdelhak fatigue. Concentré sur la conduite, il se demande parfois s’il a bien ouvert les portes lors du dernier arrêt. “Je me sens comme une plante déterrée, placée dans le noir. A la base, je suis technicien. Je cherche des solutions”.

A la STIB, Abdelhak est “tendance tôt”, il travaille le matin et début d’après-midi. Pratique pour aller chercher les enfants. Son épouse est infirmière en salle d’opération. Pas vraiment le genre de métier où tu pointes à 16 heures pour aller chercher les gosses.

Et là commence l’autre récit. Celui d’Abdelhak l’éleveur de moutons.

Bon alors coupons tout de suite court aux idées préconçues. Non, il ne les élève pas pour les bouffer, et même pas pour les vendre. Mais on y reviendra.

Un nouveau monde

On recule de quatre ans et on part de Nivelles. C’est là que le grand frère pose un regard perplexe sur son très grand jardin. Il en a marre de le tondre et Abdelhak lui dit gognegnard: “Pourquoi pas un mouton ? C’est écologique, et cela fera marrer les enfants”. C’est parti.

Abdelhak voit une annonce de vente de bêtes pour cessation d’activités. Il rencontre André, 56 ans, pompier à Bruxelles. Il n’a plus le temps. C’est tout le troupeau qu’il lache. Les deux hommes sympathisent.

Pendant une semaine, l’histoire de ce cheptel de brouteurs chipote Abdelhak. Il reprendrait bien ce petit élevage. Sa femme lui rappelle gentiment qu’il a deux enfants, une maison à rénover. Mais Abdelhak répond qu’ils ont une petite cour, que ce sera une ouverture sur un autre monde, un nouvel apprentissage. Et elle est convaincue.

Il reprend contact avec André, propose de reprendre la location du terrain et les moutons qui vont avec. André rappelle : “La proprio veut te rencontrer”. Ouch une dame flamande. NVA ? Vlaams Belang ? Juste méchante ? Rita prend la peine de parler français, elle bosse dans une ONG de microcrédit en Afrique. “Une dame au grand coeur” insiste Abdelhak. Elle a déjà préparé un contrat, elle propose un prêt sans date limite, sans location. Elle fait confiance. En retour, il entretient le terrain et y laisse des moutons.

Le terrain s’étire juste à côté de la maison de Rita. Du côté d’Itterbeek. A quelques kilomètres d’Anderlecht, des tracteurs salissent la route tandis que le ciel s’obscurcit de grues et constructions autour d’un pont supposé accueillir une nouvelle voie pour RER dans les années à venir.

A l’entrée du terrain, le petit enclos pour les moutons est bâti de planches éparses. La construction aléatoire ressemble à une crèche de Noël. Au fond, à côté d’un pommier, une pelote de sapins bien serrés ruine d’acide le sol environnant. Des poules et canards se disputent le vaste territoire.

Le conducteur de métro entretient biologiquement le terrain, retire les mauvaises herbes à la main. Il apprend la fragilité des moutons, la nécessité d’être souvent à leur disposition. Il découvre la tonte, le “vermifugage”. Il demande conseil à André, et se découvre une passion commune avec Kurt du dispatching de la police à Louvain, et Charlie, vachier limousin à Fosse-la-Ville. Un Flamand, un Wallon, un Bruxellois. Un flic, un paysan, un stibard. C’est dingue ce qu’on peut faire avec des moutons.

des naissances et des orties

Au début, le cheptel du conducteur de métro est riche de trois femelles et deux mâles. C’était trop pour la surface disponible. Abdelhak a donné l’une ou l’autre bête pour qu’elle fasse office de tondeuse chez des amis. Aujourd’hui, il possède trois moutons, trois filles. Bon, il ne s’est pas foulé pour les prénoms. Il scrute Riri, Fifi, et Lili avec toujours autant d’attention. Il vient les soigner tous les deux jours, il donne des compléments alimentaires et quand il fait beau, il se couche sous l’arbre fruitier.

Abdelhak connait à présent ses bêtes. Il a vu la métamorphose du corps des femelles prêt à expulser le bébé. Quand l’issue est proche, il rend quasi tous les jours visite à ses amies. Et avec ses enfants, il était à chaque fois présent pour les naissances. “C’est une chance extaordinaire. Combien de petits Bruxellois ont pu assister à un tel spectacle” ? Abdelhalk a donné le biberon aux deux petits qui aujourd’hui courrent derrière leur mère. Comment voudrais-tu les manger ? D’ailleurs, Abdelhak ne mange plus ni poulet, ni lapin.

Juste à côté, les 150 vaches de Michel meuglent sous les tôles ondulées d’un vaste hangar qui fait office d’étable. Curieux, l’éleveur s’enquiert du petit attroupement au fond du terrain de la dame. Abdelhak explique la présence de journaliste, l’article du Ligueur, lui Stibard et éleveur de moutons. Plutôt particulier non ? Ca alors. Il y a six ans, Michel était encore conducteur de bus à Bruxelles pour De Lijn ! Trajet Dilbeek-gare du Nord. Décidemment, les gens sont surprenants.

Un dernier projet pour la route ? Abdelhak lance avec d’autres personnes de tout bord un potager collectif. Une partie individuelle, une partie collective. Le terrain devrait bientôt être dégotté. Abdelhak est prêt. Il confectionne déjà du purin d’orties pour le futur potager. Même ce qui parait piquer est bénéfique. Faut juste bien regarder.

Olivier Bailly

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