Bpost, le séisme organisé

 

La société bpost est emblématique des tensions qui existe entre l’économie et le social, entre les intérêts privés et le bien public. L’entreprise a une mission sociale primordiale, reliant, informant, socialisant des millions de citoyens, visitant chacun d’eux si nécessaire. Elle est l’entreprise qui sonne à nos portes. Mais elle se débat dans un marché libéralisé, où seuls les meilleurs émergent. Elle automatise et multiplie les tâches, réduit drastiquement le personnel. Et pose cette ultime question : jusqu’où peuvent cohabiter service pour tous et concurrence ?

bpost-logo

Enquête sur bpost dans la revue Politique de janvier/février 2013

Un article dispo (ci-dessous) et le reste, dont une immersion d’un mois en facteur-intérimaire, en version papier

http://politique.eu.org/spip.php?article2655

 

 

 

La Poste, ce séisme organisé

En dix ans, la Poste a lancé de nouveaux produits, construit de nouveaux centres de tris, réinventé le métier de facteur, est rentré dans un marché libéralisé, a changé de nom, et s’est séparé de 10 000 collaborateurs. Et ce n’est pas fini…

 

Quand Johnny Thijs arrive à la tête de la Poste en 2002, il sait que le facteur qui boit sa jatte de café en s’entretenant de la santé de son hôte est mort depuis longtemps. Il sait surtout qu’il sera le patron du changement. Il est engagé par l’Etat belge (actionnaire à 100%) pour conduire la société anonyme de droit public (depuis 2000) à réussir une mue qui lui permettra de survivre dans un environnement hautement concurrentiel.

Les monopoles postaux sont érodés depuis 1997 par l’Europe et le marché sera entièrement libéralisé pour 2011. Des perspectives qui ont de quoi effrayer la Poste, entreprise alors déficitaire. Johnny Thijs arrive avec un cadeau du gouvernement : une augmentation de capital de 297,4 millions d’euros[1] pour mener à bien l’exécution du plan de modernisation et d’investissement.

En 2002, la Poste enregistre une perte de 47 millions d’euros. Dès 2004, l’entreprise passe dans le vert et ne quittera plus la zone. Les derniers bénéfices d’exploitation pour 2009, 2010 et 2011 se montent respectivement à 240, 319 et 358 millions d’euros. Les fonds propres de bpost dépasseront le milliard d’euro en 2010. Le tout en améliorant les délais de livraison (le J+1) et en maintenant un Service Universel défini (SU) par la réglementation européenne (qualité, universalité et prix abordable). Au bout d’une décennie de restructuration, le patron de la société devenue bpost déclare sa poste «l’une des plus solides et rentables postes d’Europe». Même aux dires du médiateur du service postal, « la Poste a évolué, passant d’une institution monopolistique dotée de règles désuètes de responsabilité à une entreprise moderne. »

Une success story ? « On avait deux possibilités : la faillite ou devenir concurrentiel, déclare Mark Michiels, responsable RH&O. Nous nous sommes préparés à un avenir incertain et nous avons pris nos responsabilités, avec aujourd’hui un avenir durable pour bpost, tout en étant le plus grand employeur de personnes qui n’ont pas de diplôme. Nous avons fait du bon boulot en redressant spectaculairement la santé économique de l’entreprise. »

Nouveaux produits, nouvelles fonctions de livraisons, nouvelles organisations de distributions, nouveaux outils pour les facteurs (poste de classement vertical, trolley), comme le souligne Johnny Thijs, « Le changement sera donc l’unique constante, et nous continuerons à compter sur l’ouverture au changement de nos collègues, à tous les niveaux de l’entreprise. »[2] Tout en devant se préparer à un marché libéralisé, la poste déclare deux tendances inéluctables qu’elle a du gérer pendant ces dix années : la baisse de volumes du courrier[3] et l’automatisation du tri.

Arrivée (et départ) danois

Ces deux facteurs, couplés à une réorganisation dont le leitmotiv était de réduire les coûts, viser la rentabilité, ont débouché sur le non remplacement des ‘départs naturels’, à raison de 1000 par an ! Autre impact visible pour la population, De 1342 bureaux de poste en 2001, bpost est passé à  676 bureaux de poste et 697 Points poste (tenus par des partenaires privés ou publics) en 2011. Pour autant, les taux de satisfaction des clients ne cessent d’augmenter.

En 2006, l’accord de partenariat avec le Consortium Poste danoise-CVC (un fonds d’investissement) ouvrira une nouvelle ère pour la Poste. CVC n’est pas un acteur postal. Selon une étude de l’Institut Emile Vandervelde, organe de recherche du PS, CVC présente un chiffre d’affaires de 48 milliards et a pour spécialité de « d’acheter des entreprises (le plus souvent publiques), de les restructurer avant de les revendre en vue de maximiser ses profits »[4]. Le Consortium amène son savoir-faire pour entre autres « moderniser les méthodes de travail ». 2006 voit le capital social de la société augmenter de 443,8 millions d’euros à 783,8 millions d’euros. L’État belge reste actionnaire majoritaire  avec 50% des parts plus une (en injectant 40 millions € supplémentaires), le Consortium détenant le reste (25% pour la Poste danoise, 24,9% pour CVC). L’entrée des Danois est assorti de conditions : ils veulent et obtiennent la garantie de toucher une dividende de 10 millions d’euros chaque année.

Engagé dans un plan stratégique de cinq ans, la poste danoise annonce pourtant en février 2009 son désengagement de sa consœur belge. Elle n’aura cependant pas perdu son temps, revendant à CVC ses parts pour 373 millions d’euros. Soit près du double de sa mise de départ, sans compte les 30 millions de dividendes distribuées. C’est ce qu’on appelle un placement rentable.

Pour mieux vous servir

Entre 2006 et 2012, bpost poursuivra une logique de concentration et modernisation de ses outils de productions. De 500, le nombre de centres de distribution passera à 150. Dès 2008, le courrier de tous les bureaux distributeurs est trié automatiquement par tournée de distribution dans les centres de tri.

Les frais d’intérim varieront entre 33 et 70 millions d’euros (à titre de comparaison, les charges globales de personnel dépassent le milliard d’euros), avec une tendance à la baisse vers 2012. Soit entre 700 et 1500 emplois. L’explication est sensiblement la même : « des intérimaires sont engagés afin de répondre aux besoins de main-d’œuvre à court terme, ainsi que pour combler un manque de personnel à court ou moyen terme dans le cadre de projets importants ».

En décembre 2009, le Conseil des Ministres belge approuve un projet de loi relatif à la libéralisation du marché postal. Il désigne jusque 2018 La Poste SA comme prestataire unique du service universel pour l’ensemble du territoire. Pour assurer ce service et d’autres missions d’intérêt public, la poste reçoit une dotation de l’Etat qui s’élève pour les années 2011 et 2012 à 320 millions d’euros (par an).

La santé économique est excellente. L’entreprise est en bénéfice depuis 2005, elle dispose d’un Fonds propre qui lui a permis de faire face à un remboursement d’aides d’Etat de plus de 400 millions d’euros sans frémir. Notre poste nationale est à ce point en forme qu’on lui prêt des velléités internationales. En septembre, on supputait une entrée de bpost à hauteur de 20% dans la poste roumaine ainsi qu’une reprise de la poste grecque.

Cette société poussiéreuse à l’aube du millénaire joue à présent dans la cour des ogres. L’histoire est belle mais un étrange caillou social traine dans la botte magique. Une entreprise d’Etat rentre dans un marché libéralisé à n’a d’autre choix ( ?) que d’appliquer les pratiques privées pour assurer sa viabilité : remise des dividendes, augmentation de la productivité, réduction des couts. Au final, en dix ans, sur la période 2003-2010, le revenu par équivalent temps plein a progressé de 48,7 000 d’euros à 79.000 d’euros. De 2003 à 2011, le personnel a été réduit d’un quart de son volume, passant de 38.630 ETP à 27973 fin 2011, soit 11000 emplois en moins. Ou 28000 de sauvés. Cela dépend du point de vue. Faire toujours plus avec toujours moins de personnel ? A lire le médiateur fédéral des services postaux, le point de rupture serait proche : « on a effectué des coupes sombres dans les services de collecte et de distribution ainsi que dans le réseau par la suppression de boîtes aux lettres rouges et les fermetures de bureaux. Il ne fait pas de doute que ces réformes étaient nécessaires mais le citoyen ne retrouve pas les fruits de sa participation. Bien au contraire, le service coûte beaucoup plus cher mais le payeur ne s’y retrouve pas, une deuxième fois, lorsqu’il lui faut ajouter le coût de ses déplacements pour aller chercher à un point de service postal lointain l’envoi qu’on aurait dû lui présenter à domicile. Dans l’exposé de leurs griefs, nombre de plaignants ironisent d’ailleurs à propos du slogan « pour mieux vous servir » que bpost avait employé un temps pour justifier ces réformes. »

Olivier Bailly

Enquête réalisée avec le soutien du Fonds pour le Journalisme



[1] La Commission européenne considèrera cette aide illégale en 2010 et sommera bpost de rembourser, intérêt inclus, 417 millions d’euros à l’Etat belge.

[2] Rapport d’activités 2004

[3] Si de manière empirique, nous pouvons constater que les nouvelles technologies remplacent la lettre, bpost reste incapable d’exprimer cette baisse de volumes en chiffres absolus, ce qui rend l’information plus difficile à considérer.

[4] « La Poste – L’adaptation d’une entreprise publique face à la libération », Philippe Boïketé, IEV, octobre 2010

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