La larme d’acier

Cet article a été publié en avril 2013 dans le Ligueur et sur le site Apache

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Lors de cette manifestation à Strasbourg contre ArcelorMittal, John David est rentré dans l’actu’ aussi vite que le flashball a percé son œil. De cette journée maudite, il ne parlera pas. Soit, de l’Atomium à l’intérim éternel en passant par le pont de la rivière Kwaï, il y a beaucoup d’autres choses à dire sur John.

 

 

John a toujours vécu à Liège. Il porte le prénom de l’industriel Cockerill. Un hasard assure-t-il. « Mon père trouvait que cela allait bien avec le nom David. Et voilà ». Simple et net. Pas du genre à défier Goliath, la famille David se la joue modeste et discrète, tant dans les attitudes que dans les revenus financiers. Père et mère sont aides soignants, pas de quoi faire du fiston un type plongé dans le cambouis industriel.

Mais on ne se sort pas intact du décorum sidérurgique liégeois …

« Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette sur les rochers, les forêts et les ravins, des réverbérations sinistres. Plus loin, à l’entrée de cette vallée enfouie dans l’ombre, il y a une gueule pleine de braise qui s’ouvre et se ferme brusquement et d’où sort par instants avec d’affreux hoquets une langue de flamme. »

Victor Hugo se la joue lyrique. Près de 150 ans plus tard, le petit John du haut de ses cinq ans ne sera pas moins loquace. Il dresse le nez jusqu’à la fenêtre de la portière arrière de la voiture familiale. Elle file de Jemeppe vers Liège pour aller se ravitailler dans un supermarché. Elle passe devant les hauts fourneaux, la cokerie. John pose des questions. Beaucoup de questions. Le papa répond vaille que vaille, tant bien que mal. John reste curieux. Il se laisse engloutir par le paysage et n’en reviendra plus.

Ado, il suit les cours de mécanique industrielle à l’IPES Polytechnique de Seraing. L’école est un gros fournisseur de main d’œuvre pour les entreprises de la région, dont Arcelor Mittal. John multiplie les stages. A 16 ans, il passe son passeport sécurité et travaille sur les laminoirs de Tilleur. Trois ans plus tard, il arrête l’école. Il est alors en 5e année.

« J’ai pris mes responsabilités. Mes parents étaient au chômage et je voulais travailler. Ils n’étaient pas contents de ma décision, ils auraient préféré que je termine mes humanités, mais j’avais l’impression de perdre mon temps à l’école. Je savais déjà ce que je voulais faire. »

Le 30 juin, l’élève John laisse les bancs d’école et une semaine plus tard, le 6 juillet 2007, il est engagé chez un sous-traitant d’Arcelor Mittal. Il y travaillera jusqu’en décembre 2008. Suite à une restructuration, il quitte la métallurgie pendant un an. Il y revient en 2010, engagé chez Arcelor en tant que mécanicien. Il y travaillera jusqu’à son accident.

De sa première semaine en 2007 jusqu’à la dernière semaine de travail en 2013, juste avant son accident, John David aura été travailleur intérimaire. N’ayant jamais reçu un contrat déterminé (et encore moins indéterminé), il aura signé tous les vendredi un contrat hebdomadaire.

L’explication ? La ‘sacro-sainte’ crise, quasi incantatoire. Les compétences de John ? Fiable, méthodique, polyvalent et ultra flexible, exactement ce que l’on attend d’un travailleur intérimaire. « J’ai travaillé partout, dans le chaud, le froid .J’ai fait le tour du site à Chertal, travaillé au laminoir à Tilleur, au rebus à Jemeppe, à l’électrogalvanisation à Marchin, à la galva de Ramet. Le tout pour terminer sur un bain de zinc à la ligne galva 7 de Flémalle. J’ai été partout sauf sur les hauts fourneaux, je n’ai pas eu cette chance. S’il fallait enchainer 6-2 alors que je terminais un 2-10, j’étais volontaire. »

Motivé, John ? Pendant ses deux dernières années de travail, il devait faire une fois par mois la pause « 6-14 ». N’ayant ni voiture, ni permis, il part alors à 3h30 de son appartement sur les hauteurs de Saint-Nicolas (il a quitté la maison familiale après une année de travail). Parapluie et sac en bandoulière, il marche 45 minutes pour rejoindre l’arrête du bus 3 et le happer à 4h19. Dix minutes plus tard, il descend à Flémalle pour reprendre une marche de trois quarts d’heure et fêter une arrivée vers 5h15.

Un vrai parcours de croix ? « S’il le fallait, j’aurais marché deux heures. Le matin, j’étais content d’aller au travail. »

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Très motivé, John ? Lors d’une promenade, nous passons à côté d’un train à fil (un laminoir). Là où l’œil néophyte voit un gros machin noir aussi harmonieux qu’une statuette des César, John s’approche et cherche le mécanisme, devine les systèmes de la machine, devient intarissable sur le parcours de l’acier.

 

La métallurgie, soit on fuit, soit on rentre dans la famille. John est rentré.

Le décor peut pourtant effrayer. La hauteur, la force des machines, le feu, les vapeurs impressionnent. Il y a encore le bruit, les objets en suspension, les mécaniques en mouvement, les bains d’acide, les tôles qui délient et coupent comme des lames de rasoir géantes. « Il y a plus de 10 ans, sur une ligne de galva, un travailleur a voulu retirer du zinc mal séché avec une brosse, raconte Fabian Boose, délégué syndical. La brosse a été happée par les rouleaux du laminoir qui fonctionnent avec des tonnes de traction. Brosse et travailleur sont passés dans quelques centimètres entre deux cylindres. »

Moins dramatique, John s’est brûlé avec du zinc en fusion. Quand début 2008, deux ouvriers peintres se transforment en torche et meurent, il se trouve à 50 mètres d’eux. Il ne s’agit pas d’exagérer, de faire passer la métallurgie pour la Syrie à mains nues, mais tout de même, le milieu comporte des risques.

John le sait, mais il préfère retenir que l’acier de l’Atomium vient de ‘son entreprise’ ou qu’un rail sur le chemin du pont de la rivière Kwai est marqué au fer « Made by John Cockerill, 1911 »

Surmotivé, John ?

Des hobbies ? « Mon travail ». Une copine ? « Chaque chose en son temps ». Une passion ? « La métallurgie ». Bref, de l’acier en fusion dans les veines…Allez, en tant que Liégeois, le Standard de Liège crèche à deux pas de la cokerie, quand même le football, non ? John ? Son regard s’illumine : « C’est nous qui avons fait le bardage du stade ! ». Et l’équipe ? « Ah ça, je m’en fous complètement ».

La passion aura eu un coût. Reste à expliquer la perte de l’œil.

C’était un mercredi. Le 6 février 2013. John David n’en parlera pas, consigne de son avocat. Une mauvaise expérience avec RTL.

Fabian Boose était à ses côtés et lui peut parler. Une flashball est tirée en pleine tête. Bam. John s’écroule. Sur les photos, on le voit couché par terre, bouchon jaunes dans les oreilles, le visage en sang. « Ils m’ont crevé l’œil Fabian, ils m’ont crevé l’œil ». La voix de John est posée, comme s’il parlait de quelqu’un d’autre. Fabian lui tient la main dans l’ambulance, tente les phrases pleines d’empathie et vides de sens : « ca va aller », « t’inquiète pas ».

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Commotion cérébrale, double fracture de la pommette, fracture du nez. La protection osseuse de l’œil a cédé. John a vu juste. Son œil droit est crevé.

Trois semaines plus tard, le visage barré par une compresse blanche, John fume comme un haut fourneau. Au moins dix Camel le temps de l’entrevue. Il est fatigué, désorienté, sort peu de chez lui. Et en a marre d’expliquer son histoire. Des courses de 30 minutes dans son quartier lui prennent une heure et demie. A refaire, irait-il à cette manifestation ? « J’y retournerais », assure-t-il, la voix pourtant hésitante. Et si une nouvelle manifestation se déroule ? « Pas dans l’immédiat ».

Il sait qu’il est malgré lui un symbole de la lutte contre Mittal à présent. « La lumière est sur moi mais des gars qui ont la rage de travailler, qui bossent bien et qui perdent leur boulot, il y en a beaucoup. »

La lumière l’éblouit. Il devra porter des lunettes. Récupérer petit à petit. Il a arrêté les médicaments et espère retrouver le chemin du travail. Pour l’instant, il a encore des pertes de mémoire. Il lui arrive d’appeler trois fois Fabian sans se souvenir précisément des appels précédents. Sa boite d’intérim va lui proposer des formations, mais il aimerait retourner bosser chez lui, dans la métallurgie.

« C’est bizarre. Je n’ai pas pleuré à la perte de mon œil, mais quand on parle de travail, je sens venir une larme. »

 

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