Idrissa, une vie au champ

2014 est l’année internationale de l’agriculture familiale. Ce type d’agriculture concerne près de 2,5 milliards de personnes, dont Idrissa Sall. Peul du Sénégal, ancien talibé, polygame, paysan, mais toujours « sous couvert ».

 

Idrissa, entre tradition ert modernité (crédit photo :  Gaël Turine)

Idrissa, entre tradition ert modernité (crédit photo : Gaël Turine)

 

Comment vont vos parents ? La famille ? Les frères, les sœurs, les oncles et les tantes ? Les cousins ? Merci. Je m’appelle Idrissa. Idrissa Sall. Ma mère s’appelle Fatoumata Sall, mon père s’appelle Youssoufa Sall. Ils étaient éleveurs et agriculteurs. Je suis Puular. Peul. De la vallée du fleuve, de Kodyth, mes parents de Guia. Près de Podor. Sénégal. Tout au nord. Le long du fleuve, on voit la Mauritanie.

Vraiment. Je n’ai pas été à l’école. J’ai appris le français dans la rue, en écoutant, alors tu m’excuses. Peut-être que j’ai été quand même à l’école du thierno. Le marabout. Le Coran. Dès ma naissance, papa a dit : « Je te le donne, il ira chez toi. » À mes six ans moins, il m’a dit : « Prends tes chaussures, prends ton boubou. » Je le voyais pour la première fois et j’ai suivi le marabout. J’étais devenu un talibè. Tu as compris ?

On était nombreux. Trente. On est partis à Saint-Louis. À deux cents kilomètres de Guia. Trois ans. J’ai mendié dans les rues puis on est revenus à Guia. C’était la sécheresse. En mil neuf cent soixante-treize. À certains endroits, on pouvait traverser le Douè[1] à pied. C’était terrible. Des éleveurs partaient chercher de l’herbe avec le troupeau et ne revenaient jamais. Les terres étaient brûlées. C’est à ce moment-là que l’État a décidé de nous aider avec le système d’irrigation.

Nous, les talibè. On apprend. On apprend le Coran. Par cœur et j’ai une bonne mémoire, meilleur que Boubacar ! On apprend à baisser la tête quand on parle. On apprend à prier. On apprend à travailler. On apprend le respect. C’est important de travailler, cela fait partie de l’apprentissage. Nous sommes en milieu rural. La sueur est la rémunération. Le marabout incarne une connaissance supérieure. Le marabout n’est pas payé. Il envoie les talibè travailler au champs. Il reçoit 350 francs (0,45 €) par are. Après la prière, à la nuit, les enfants vont mendier pour manger. Les talibè, c’est comme l’armée. Ça sert à casser le cœur parce qu’un jour, tu seras seul. Ne juge pas.

Soirée chez un marabout, avec récitation du Coran (photo : Gaël Turine)

Soirée chez un marabout, avec récitation du Coran (photo : Gaël Turine)

Mon grand fils Mustafa est parti avec son thierno en décembre 2012. Il veut devenir marabout.

Il a quatorze-quinze ans environ. Il m’a appelé. J’ai dit : « Tu es parti jusqu’à quand ? » Jusqu’à la mort. Bon, j’ai dit d’accord. Ça me fait plaisir. Il est revenu pour la fête Tabaski en 2013 et on lui a acheté des choses.

Mon deuxième fils Boubacar est aussi chez un thierno. Lui aussi veut devenir marabout. Et pourquoi pas ? Ne juge pas. L’œil de la ville ne voit pas la campagne. Pour toi, tout ce qui vole est « oiseau », tout ce qui pousse est « arbre ».

La classe de Boubacar (crédit photo : Gaël Turine)

La classe de Boubacar (crédit photo : Gaël Turine)

Idrissa et son marabout, Abderhaim Mjack, âgé aujourd’hui (en 2014) de 85 ans (crédit photo : Gaël Turine)..

Idrissa et son marabout, Abderhaim Mjack, âgé aujourd’hui (en 2014) de 85 ans (crédit photo : Gaël Turine)

Vers mes seize ans par là, ça n’a plus été. J’ai commencé à rentrer dans les détails, à jongler un peu. Je me suis enfui. À Saint-Louis. Puis en Mauritanie. Nouakchott. Cela a duré cinq ans comme ça. J’étais jeune, c’était Idrissa tout court, je n’avais pas de charge. Juste mon ventre et mon boubou. J’étais très élégant. Je pensais gagner beaucoup d’argent. J’ai travaillé dans un restaurant. Je ne sais pas lire, mais j’ai demandé à écrire au-dessus de la porte de ma chambre : « La vie n’est qu’un passage. » C’est vrai. C’est comme ça.

Je suis revenu en 1984. Papa est mort.

La tombe du père d'Idrissa (crédit photo : Gaël Turine)

(crédit photo : Gaël Turine)

 

Je suis revenu et j’ai pleuré. Souley m’a dit : « Tu as ton papa devant toi. Ne pleure pas. Tant que je vis, tu es toujours en paix. » Il l’a dit, il l’a fait en pratique et je suis en train de récolter les fruits. J’ai des vaches, je mange. Quand je le regarde, je vois la maman et le papa. Peut-être que parfois tu crois qu’on est des cousins, pas des frères, parce qu’on taquine tout le temps. Avec Souley, je suis sous couvert. Je ne sais pas si c’est bien expliqué mais Dieu a voulu : Idy n’a pas été à l’école.

Je voulais partir en Europe. J’ai même été à l’ambassade d’Espagne, j’ai même réuni la somme. J’ai dit maman laisse-moi aller. Elle n’a pas voulu. Elle m’a dit entre toi et moi c’est fini. Je ne voulais pas le mal, je suis resté. À Khodit. Près de Guia. Près de Podor. Dans la vallée du Fleuve. Sénégal.

Bon. Ici, depuis, j’ai deux femmes. Je ne l’ai pas préféré auparavant mais Dieu a voulu, je n’ai pas de regrets. Une troisième femme ? Si Dieu veut, mais j’aurai honte. Souley a quatre femmes mais il est noble. Maintenant il ne bouge plus, il est au garage. J’ai eu la chance d’avoir deux femmes que j’ai aimées d’abord, moi, c’est ça qui m’a frappé. C’est des amis, des parents à moi, on se marie. Des fois il y a des sauts mais on s’entend.

Fatoumata gère seul un petit champ de patates douces pour subvenir à ses petits besoins et aux manques de la famille (crédit photo : Gaël Turine)

Fatoumata gère seul un petit champ de patates douces pour subvenir à ses petits besoins et aux manques de la famille (crédit photo : Gaël Turine)

 

 

Fatoumata, c’est ma partenaire principale. Yaye Boye[2] m’a donné deux garçons et quatre filles. Elle est très très courageuse. C’est elle qui gère.

– Ce n’est pas toi le chef ?

– Tu crois ? Bon, je ne sais pas. [rires]

On exploite ensemble, avec les enfants. On s’organise. Il n’y a que l’organisation. Sinon tu n’as rien. On se réunit avec la famille avant la campagne. Et on dit : autant d’hectares de riz, autant d’hectares d’oignons, autant d’hectares de tomates. On décide ensemble. Bon, moi c’est 50 %. C’est ma femme, c’est mes enfants, non ? On dit autant pour les vêtements, autant pour la nourriture, autant pour les médicaments. Si on gagne tout le monde gagne, ce sont des beaux boubous, de la nourriture.

On paie l’irrigation, les intrants, la chasse aux oiseaux qui grappillent les récoltes, les saisonniers. Heureusement, il y a la famille. La fille arrose la pépinière, prépare le repas du champ. La femme cultive la patate douce. L’enfant conduit la vache. Il faut être organisé.

(crédit photo : Gaël Turine)

(crédit photo : Gaël Turine)

(crédit photo : Gaël Turine)

(crédit photo : Gaël Turine)

(crédit photo : Gaël Turine)

(crédit photo : Gaël Turine)

C’est possible si on est courageux. Quand tu veux nourrir ta famille, tu es obligé de cultiver du riz dans notre localité. Nous, on a la chance d’être dans la Vallée du fleuve. On a tout. C’est ce que j’ai appris : il y a de l’eau, du soleil, des espaces, les gens sont là.

N’empêche, parfois il y a des hauts et des bas, donc c’est ça. Quand le riz est épuisé avant la fin de l’année, on appelle ça la soudure. Je combats la soudure. Pendant la soudure, la seule chose qu’on peut planter dans le ventre, c’est la faim. La soudure, c’est un ventre vide, cela me fait peur. Je souhaite que tout le monde soit dans de bonnes conditions vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Pour Idrissa, si on parvient à avoir 48 sacs de riz plus les sacs de baptêmes à donner, on évite la soudure.

L’année passée, j’ai eu 35 sacs de riz.

(crédit photo : Gaël Turine)

(crédit photo : Gaël Turine)

Je sais que je suis tombé. J’ai raté les tomates. J’ai emprunté 300 000 francs (environ 461 €). Deux choses me font mal : acheter du riz, acheter du lait. Les poissons du fleuve, le tilapia ou le capitaine, je suis fier de le manger mais la sardine, c’est quand tu gères. C’est pas ça. C’est dans les années de sécheresse qu’on a vu arriver les poissons de la mer. C’est comme ça, non ?

Mais j’appartiens à une grande organisation, l’Ujak[3]. Vraiment. Ils me supervisent. C’est mon troisième conseiller après Fatoumata et Aby. Avec l’organisation, j’ai appris le calendrier cultural, le crédit, les semences. Avec l’Ujak, je regarde en arrière. Je regarde l’obstacle et je comprends. Si je ne gagne pas, j’ai un bon entourage, j’ai des partenaires à mes côtés. Je suis membre d’une association qui veut faire avancer le paysan, quitter le niveau zéro pour le niveau un ou deux. C’est une chance.

(crédit photo : Gaël Turine)

(crédit photo : Gaël Turine)

Cette année, j’ai dû vendre trois vaches. Les vaches, c’est notre épargne. C’est très très très important pour les Peuls. Si je prends un bâton, les gens vont rire et dire non Idy, toi tu n’es pas un djanga[4]. Souley est un grand pasteur. C’est un djanga. Il est respecté. Il dit qu’il a deux cents bêtes. Et si un Peul dit cela, c’est qu’il en a deux cent cinquante. J’ai grandi avec le lait trait des vaches. Je peux me disputer avec Fatoumata mais quand les vaches rentrent, c’est la paix. C’est forcé. On dit que quand la bête dans l’enclos souffle du nez, pfff, pfff, c’est pour rassurer. Cela veut dire : « Moi vivant il ne t’arrivera rien. »

Seydou (crédit photo : Gaël Turine)

Seydou (crédit photo : Gaël Turine)

– Fatoumata, quand est-ce que je me suis marié avec Aby ?

– En 2001.

– Elle maîtrise mieux que moi. Je suis sous couvert.

Donc j’ai épousé Aby en 2001. C’est une longue histoire. Son mari est mort en Côte d’Ivoire. On est parents, on est amis. On en a discuté des mois. Puis j’ai commencé à parler avec sa famille. J’ai moi-même été trouver Aby. Je lui ai dit je t’aime. Je veux te marier, je ne veux pas entendre la négative. Elle m’a dit : « Ah bon ? Moi aussi je t’aime Idrissa. Et je sais que tu m’aimes. » On a discuté. Beaucoup. On ne parle pas d’argent. On parle d’organisation des familles, de réputation, de liens de sang. Le grand frère, la maman, Ousmane, la belle-mère, la grande sœur, le frère de Dakar. Tout le monde était d’accord. Moi, j’avais honte de l’annoncer à Fatoumata, Une femme qui est jeune, qui m’a donné des enfants. J’ai attendu une semaine. Puis les enfants au lit, j’ai dit : « Viens dans ma chambre. » « Voilà, je vais prendre une deuxième femme. » Elle m’a dit mais c’est très bon. Si j’avais un mâle, je te le donnerai mais je n’ai que des femelles. J’ai dit : « Ah bon ? » Moi, je lui ai donné une vache.

Aby ne vit pas dans ma concession. Aby ne voulait pas partir de sa zone. Aby vit avec sa maman, sa grande sœur, ses deux garçons. Je la vois du mercredi jusqu’au vendredi matin. Pour le marché de Thillé où on fait du petit commerce, du tchip tchip. Je la mets en place sur le marché de Thillé Boubacar. Une table, une chaise, de l’Alligator 400, du Titanic 500. C’est nous ça.

Avec Fatoumata, si je ne suis pas d’accord, je reste. Avec Aby, si je ne suis pas d’accord, je pars. On a une petite fille, Aïcha. Ma dernière fille avec Fatoumata s’appelle Aby et vit maintenant avec Aby. C’est comme ça. C’est un lien entre les familles. C’est fréquent. Ne juge pas. Je te montre du sucre et tu crois que c’est du sel.

(crédit photo : Gaël Turine)

(crédit photo : Gaël Turine)

Je veux que mes sept enfants réussissent, je veux que mes filles soient dans des conditions favorables à partir de mon élevage, avec la gestion meilleure de la famille, Inc’h Allah. Je ne peux pas rester une seconde sans penser à l’avenir des mes enfants, c’est ça qui me frappe au cœur. Après les conseils que je donne, j’espère que cela va aller. Tu penses quoi ?

Tu me vois boire l’eau du fleuve, tu me vois sans électricité alors quand tu seras rentré, tu me dis « pauvre ». Mais pauvre c’est quoi ? Je mange tous les jours. Se nourrir est très facile. Se nourrir et nourrir les autres, c’est ça la capacité. Mes parents ont reproduit un cheptel après une sécheresse, c’est un grand savoir-faire de la famille. Ces fils tissés entre nous sont solides. Solides comme la corde du pêcheur. La vie la plus difficile est celle de quelqu’un qui ne croit en rien. Quand tu ne crois en rien, on ne te respecte pas et tu ne respectes personne. Moi, le village sait que j’accepte d’être sous couvert de Souley. Je suis agriculteur, je me lève et je mange. Je suis honorable et travailleur dans le village de Guia et au delà. On respecte Idy. C’est pauvre être comme ça ? Pas pour Idrissa.

Voilà. Je ne sais pas si je m’exprime bien. C’est Idrissa Sall. De Guia, près de Podor, dans la vallée du fleuve Sénégal. C’est comme ça.

 

(crédit photo : Gaël Turine)

(crédit photo : Gaël Turine)

 

 

Rencontre réalisée grâce à SOS Faim et à son partenaire sénégalais, UJAK.

Pour rencontrer autrement Idrissa : http://vimeo.com/89520819

 

[1] Bras du fleuve Sénégal qui passe juste à côté de la concession d’Idrissa.

[2] Terme affectueux qui désigne une grand-mère.

[3] Union des jeunes agriculteurs de Koyli-Wirnde, partenaire de l’ONG belge SOS-Faim.

[4] Propos retranscrits phonétiquement.

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