Gideon Levy : « Si demain, un leader fasciste arrive en Israël, personne ne pourra le stopper »

Source : By Soppakanuuna (Own work) [CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0) or GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html)], via Wikimedia Commons

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Gideon Levy est journaliste depuis 1982 au Haaretz, quotidien de gauche israélien. Ses positions politiques donnent le haut le cœur à la majorité de l’opinion publique de son pays. Dénonçant sans relâche la politique de son gouvernement, les exactions de son armée, l’insensibilité de son peuple, Gideon Levy a été jusqu’à appeler le boycott d’Israël, ce pays pourtant qu’il aime. Il est la voix dissidente et honnie d’une société israélienne qu’il juge «malade».

 

Avant tout, j’ai lu que vous deviez vous déplacer avec un garde du corps. Première question banale qui prend un autre sens quand on est menacé : comment allez-vous ?

Ce sont des temps assez difficiles. Moins plaisant. Mais je peux toujours aller au marché ouvert de Tel Aviv. Je ne suis pas l’histoire à raconter.

 

Votre renommée en Israël est étonnante alors que vous écrivez pour le Haaretz, dont le tirage (70.000 exemplaires) est bien moindre que Yediot Aharonot (entre 400 et 600 000).

Peut-être suis-je plus lu en Europe mais je passe ici à la TV. 80% des israéliens ont entendu parler de mes positions dans les médias sociaux. Le tirage d’un journal n’est plus révélateur de votre écho. Cela dit, je suis entendu mais pas écouté. L’opinion publique israélienne est très loin de mes positions. Les médias sont très nationalistes, très chauvins, je suis assez seul.

 

N’est-il pas normal qu’un peuple sur lequel on tire soit peu enclin à considérer la partie adverse ?

Une partie de l’explication (de l’indifférence au sort des Palestiniens, NDLR) est qu’on nous tire dessus. C’est vrai. En temps de guerre, la population a tendance à être unie. Mais cela ne justifie pas le manque de tolérance, la négation des droits et des souffrances des palestiniens. Les Israéliens savent très peu de ce qui se passent en Palestine.

 

Vous avez écrit «  l’atmosphère en Israël est très différente des précédentes opérations militaires ». Que voulez-vous dire ?

La situation empire et ce pour deux raisons principales. D’abord, nous sortons de plusieurs années d’un gouvernement de droite qui a multiplié les attaques vers les médias, les ONG, la société civile, qui a pris des mesures anti-démocratiques. Toute cette politique intolérante rejaillit pendant la guerre. Ensuite, les médias sociaux n’étaient pas aussi présents en 2008 (année de l’opération Plomb Durci, NDLR). Ces médias sociaux font remonter toutes les ordures à la surface, la victimisation des gens, etc.

Le mariage entre un musulman et une juive convertie à l’Islam a provoqué une manifestation d’environ 200 personnes. C’est un simple fait divers ou faut-il y voir plus ?

Ces types de manifestations sont de petits symptômes marginaux, mais à lire dans un contexte plus complet. Je ne peux pas imaginer en Belgique que suite à un mariage entre un chrétien et une juive, des personnes osent sortir dans la rue et manifester. Ils représentent évidemment une toute petite minorité extrémiste mais ils parlent de l’évolution de la société israélienne.

 

Un gouvernement de droite et des médias sociaux, Israël n’est pas le seul pays dans cette situation…Un complément d’explication ?

Vous ne pouvez pas comparer Israël avec un pays d’Europe. On vit dans une situation de guerre quasi permanente. La peur est exagérée, les Palestiniens sont déshumanisés, démonisés. L’atmosphère est à la panique permanente. Ajoutez à cela que le fait que les Juifs pensent être le peuple choisi, qu’ils ont plus de droits que d’autres sur cette terre, que leur statut de ‘plus grande victime’ par l’Holocauste leur donne plus de légitimité. Seule une mosaïque complexes d’éléments permet de comprendre l’évolution de la société israélienne.

 

Cette évolution vers une forme d’indifférence ou d’intolérance est-elle organisée par le gouvernement. Je pense notamment au fait que les journalistes israéliens n’aient plus accès depuis 8 ans à Gaza, ce qui empêche tout témoignage, toute rencontre du peuple palestinien.

Dans le cas que vous mentionnez, je peux toujours librement aller en Cisjordanie. Mais à part deux trois journalistes, tous sont très contents de ne pas aller à Gaza ! Ils ne comptaient de toutes façons pas s’y rendre. Cette frontière a été fermée pour d’autres raisons. Pour répondre à votre question, ce n’est pas le gouvernement qui organise la peur. Evidemment, il joue un rôle mais ce n’est pas Ceausescu ici, nous vivons dans une société libérale. Ce sont les médias tiennent une place prépondérante dans la construction de cette peur. Pas tant par idéologie que par souci commercial car la peur fait vendre. L’humanisation des Palestiniens n’intéresse pas, c’est une des conséquences du système éducatif. Et donc si cela n’intéresse pas, les médias ne fournissent pas.

 

Dans le monde académique, des professeurs universitaires n’auraient pas été nommés à cause de leurs convictions politiques de gauche. Est-ce devenu préjudiciable de s’affirmer de gauche en Israël ?

Il y a une chasse aux sorcières des gens de gauche, il n’y a pas de doute là-dessus. Et c’est de plus en plus vrai. Des gens peuvent ne pas trouver un travail pour un statut privé facebook exprimant des opinions de gauche. Personnellement, j’ai toujours ma liberté de parole mais la société israélienne est de plus en plus malade. Ce n’est ni l’Iran, ni la Corée du Nord, mais notre système démocratique est de plus en plus fragilisé. Si demain, un leader fasciste arrive en Israël, personne ne pourra le stopper. Les médias sont collaborationnistes, la société civile est exsangue, les ONG sont délégitimées. Israël n’a même pas de constitution instaurant des principes fondateurs qui pourraient confondre un extrémiste. Les pouvoirs d’opposition sont inexistants.

 

Vous auriez tenu le même discours il y a 10 ans ?

Non. C’est un processus en cours. Là, nous sommes au milieu du gué. Le gouvernement du Likoud a aidé le processus. Je suis inquiet pour Israël, pas tant pour sa situation internationale, mais pour l’évolution interne du pays.

 

Vous vous affirmez patriote d’Israël. Qu’entendez-vous par là ?

J’appartiens à ce pays, il me tient à cœur. Et je veux y prendre part, le faire évoluer. De l’intérieur. En être fier.

 

 

 

Propos recueillis par Olivier Bailly

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