La Colombie déterre ses morts

Article paru (en version modifiée) dans Le Soir, 04 et 05 octobre 2014 

La Colombie déterre ses morts

Dans une Colombie frappée par un demi siècle de conflits armés, 7500 personnes disparaissent chaque année. 40% d’entre eux seraient des disparitions « forcées ». Soit des meurtres sans cadavre. Pour les familles, la douleur se partage entre l’incertitude et l’impossibilité du deuil. Mais avec les négociations de paix entre les Farc et le gouvernement, une nouvelle dynamique semble en route. Les guérillas paraissent de plus en plus disposées à indiquer où sont les corps de leurs méfaits. Sylvia et Martha ont ainsi pu retrouver les leurs.

 

 

Ce 13 mai 2014, il est tôt lorsque Martha[1] traverse les 50 mètres de son plant d’ananas

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pour rejoindre la maison de Sylvia, sa fille. Leurs habitations sont en bordure d’une route en terre, dans la campagne du département d’Arauca. Là, la présence de la guérilla ELN (l’Armée de libération nationale) est prédominante et rien ne se fait sans son accord. La maison de Sylvia allie la modernité des appareils électroménagers à la rusticité d’une demeure paysanne, construite de planches en bois, surmontée de tôles et de feuilles de palme. Une tante arrive. La belle-mère de Sylvia, aussi. Clouées au mur, des photos d’hommes regardent le rassemblement des femmes. Sylvia ferme le petit magasin attenant à sa maison.

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De manière exceptionnelle, les campesinos en moto trouveront porte close. Aujourd’hui, pas de vente de sucreries ou d’essence « qui arrive du camion ». Comprenez : « de contrebande provenant du Venezuela ».

La jeune femme de trente ans a rendez-vous avec ses deux frères, Pedro et Jonathan, deux mécaniciens capables de réparer toute sorte de moteurs. L’équipage se cale dans la voiture et part pour la campagne. Le lieu du rendez-vous se situe dans une finca (propriété terrienne) à vingt minutes du domicile de Sylvia. Lorsqu’ils arrivent à 8 heures devant la barrière jaune de la propriété, les deux voitures du CICR (Comité International de la Croix Rouge), floquées d’une croix rouge sur leurs flancs, ont déjà débarqué leurs passagers. Sylvia reconnait Anne-Sylvie, elle l’a rencontrée pour préparer ces retrouvailles. Quatre hommes l’accompagnent. Deux « locaux », les chauffeurs. Et deux étrangers. Les médecins légistes.

Sur le terrain cerclé par une clôture électrique, tous les arbres du champ ont été calcinés. « Plus joli pour accueillir mes vaches » explique le propriétaire. Ah… A quelques mètres d’un poteau, plusieurs trous ont été creusés. Visiblement, la guérilla ne se souvenait plus exactement où les corps de Pedro et Jonathan avaient été enterrés. Anne-Sylvie, peu de temps auparavant, était venue avec elle pour identifier le lieu exact du crime. Elle y a placé une croix que ce 13 mai, les hommes retirent pour entamer leur labeur. Ils creusent. Placée en demi cercle autour de la terre fraichement remuée, la famille attend. Même si le CICR lui a déconseillé d’être présente, elle est là. Une évidence pour Sylvia : « On voulait les voir. Etre certaines. Sentir que c’était vraiment eux. On a attendu plus de cinq ans« . Ni elle, ni sa maman n’allaient attendre un jour de plus. Pas un jour mais quelques heures tout de même, le temps de s’enfoncer d’un bon mètre. Les pinceaux remplacent alors les pelles. Seuls les deux médecins sont à présent dans la tombe improvisée. Apparait d’abord un pied, puis des os. Un jeans intact. Un GSM jeté en même temps que les corps. Les deux frères sont entremêlés, ce qui complique le travail des médecins. Sylvia et Martha restent calmes. Mais elles savent. Elles le sentent. C’est eux. « Le sang familial ne ment pas« . Et puis ces vêtements, ces souliers, oui, ce sont bien ceux que portaient Pedro et Jonathan en 2009. Quand un crâne surgit, mère et fille reconnaissent la prothèse dentaire de Pedro. Quatre heures se sont écoulées. Il est midi et le soleil d’Arauca assomme. Les restes des deux hommes seront remis à la police judiciaire par le CICR afin de confirmer l’identité des corps par test ADN. Sylvia et Martha retournent chez elles. Quand ses nièces reviendront de l’école, Sylvia pourra leur annoncer que leur papa a été retrouvé et que bientôt, il aura droit à une sépulture. Cela mettra fin à cinq ans d’angoisse et d’attente.

En 2013, la Croix-Rouge Internationale a exhumé 13 corps de disparus, le plus souvent en territoire contrôlée par la guérilla.  (ATTENTION, cette photo n'illustre PAS le cas concret de Sylvia).  (c) CICR

En 2013, la Croix-Rouge Internationale a exhumé 13 corps de disparus, le plus souvent en territoire contrôlée par la guérilla.
(ATTENTION, cette photo n’illustre PAS le cas concret de Sylvia). (c) CICR

« Je veux récupérer mes enfants »

Le 20 novembre 2009, Pedro et Jonathan sont sortis de leur atelier niché dans le quartier La Luz pour aller se procurer des pièces. On ne les a plus jamais revus vivants.

Ce ne fut que la moitié du drame. Le même jour, Martha perdait deux autres de ses enfants. Tonio et Clara travaillaient dans une culture de bananes plantain. Ils vivaient avec leur mère dans un quartier proche de la ville de Fortul. La guérilla devait parler à Tonio et Clara. Ils sont partis à moto. Quelques instants plus tard, Martha les a retrouvés abattus, couchés le long de la route. Les jours suivants, Pedro et Jonathan ne se sont pas manifestés. En Colombie, certains signes ne trompent pas. Eux qui téléphonaient chaque après-midi pour prendre des nouvelles de la santé de leur mère ne sont pas venus à l’enterrement de leurs frère et sœur. Ils avaient entre 28 et 39 ans. Sylvia en avait alors 25.

Dans l’Arauca, la guérilla présente depuis 50 ans suinte par tous les pores de la population. Un monde de silences et de contacts invisibles tient lieu de relations sociales. Chacun sait qui est de la milice, qui ne l’est pas. Combattants et civils vivent côte à côte. Sous pression, par conviction, sous les menaces voilées, des habitants prennent parti pour l’armée ou l’une ou l’autre des guérillas. Qu’en étaient-ils pour les frères et sœur de Sylvia ? Elle ne le sait pas. « Je vis avec la peur. Pour moi, ma mère, mes enfants. Et cette peur est aussi liée au « pourquoi ». Pourquoi eux ? Je n’ai jamais compris. Parfois, des types mal intentionnés profitent du conflit pour régler leurs comptes. »

Sylvia et Martha ont multiplié les démarches pour retrouver les corps de Pedro et Jonathan. La guérilla qui a commis le crime (pour des raisons de sécurité, nous ne la citerons pas) leur a envoyé un mot, « ne cherchez plus, nous les avons enterrés. A cause de ce conflit, des choses devaient être réglées. Ne cherchez plus ou vous aurez des problèmes. »

Et ce groupes armé ne semble pas rassasier du sang de la famille : à 16 ans, un neveu a été approché pour aller dans la montagne. Il a refusé, la guérilla l’a menacé. La famille l’a « sorti ». Il est au Venezuela, auprès d’une tante. Il travaille. Un autre neveu est parti de lui-même avant ses 18 ans. « Pas question de terminer comme mon père » disait-il. « Je voudrais que jamais ils ne reviennent, assure Sylvia. Ici, la vie n’est pas possible pour les hommes. Il pourraient être recrutés par les groupes. »

La peur n’a pas empêché Martha et Sylvia de continuer à chercher la vérité. Sylvia a déposé plainte. Elle voudrait que justice soit faite, mais ce type d’enquêtes, quand elles sont menées, débouche rarement sur une condamnation. La maman a tenté une autre voie pour grignoter un bout de Justice. Elle ne sait ni écrire ni écrire, mais elle a transmis des messages à la guérilla pour leur supplier de leur indiquer où étaient ses enfants. Elle ne cessait de répéter à Sylvia : « je veux récupérer mes enfants avant de mourir« .

De plus en plus à déterrer

En 2012, Sylvia se rend avec une soixantaine de personnes à une réunion organisée par les guérillas dans une finca du coin. Forts de leurs accords consolidés[2], ces combattants veulent aider la population. Tout le monde a une doléance envers eux. Le retour de déplacés, du bétail volé, des disparus. Bravant sa peur, Sylvia se lève pour réclamer les deux corps, pour dire que sa mère est vieille, qu’elle veut ses fils.

Le message est visiblement passé.

En avril 2014, le CICR rencontre la guérilla. Travaillant de manière impartiale, neutre et confidentielle, l’organisation internationale basée à Genève est la seule à pouvoir rentrer en contact avec les groupes ‘illégaux’ sans être passible de poursuites judiciaires par l’Etat colombien. S’appuyant sur le droit humanitaire international (ce ‘droit de la guerre’ régit la manière de mener un conflit armé afin de préserver au mieux le sort des civils), le CICR insiste notamment sur l’identification et respect des corps, ainsi que l’information fournie aux familles.

Lors de cette réunion, la guérilla indique qu’elle veut localiser le corps de deux hommes qu’elle a abattu il y a cinq ans. Ils sont les fils d’une vieille dame qui a trop perdu pendant la guerre. « La demande doit émaner de la famille, explique Anne-Sylvie Linder, responsable de la délégation CICR à Saravena (Nord-Est de la Colombie). On l’a contacté et elle a accepté que le CICR serve d’intermédiaire. Nous exhumons les corps dans les zones dites rouges, dans le territoire de la guérilla. Là, il est impensable que les autorités judiciaires viennent faire ce travail. Pour la guérilla, c’est le CICR ou personne. On ne dit jamais qui nous a indiqué les morts et où nous les avons retrouvés. Nous pourrions donner des informations stratégiques sans le vouloir. Notre premier souci est d’apaiser les familles. »

De fait, Martha ne se lamente plus de l’absence de ses enfants. Elle est plus sereine même si elle doit encore faire preuve de patience. Les corps ne seront rendus à la famille que d’ici neuf mois. Les labos colombiens subissent un embouteillage d’identification par ADN.

« Depuis la fin du conflit, les guérillas sont passées d’une attitude évasive à une attitude beaucoup volontaire pour signaler les disparus, poursuit Anne-Sylvie Linder. Le cas de la famille de Sylvia constitue la troisième exhumation en un an dans la région[3] alors qu’il n’y en avait eu qu’une en dix ans. Et cinq autres demandes sont en attente. » Cette tendance est confirmée par la délégation nationale basée à Bogota. Si en 2010, le CICR en Colombie a organisé deux exhumations, ce chiffre est monté à 13 en 2012 et 2013. Les autorités colombiennes elles-mêmes sollicitent le CICR pour ces opérations dans les zones de la guérilla. Ces deux dernières années pour l’ensemble du pays, le CICR a déterré une douzaine de disparus. Des personnes tuées par un des acteurs du conflit car les guérillas n’ont malheureusement pas le monopole des meurtres sans corps. A un moment ou à un autre, armée et paramilitaires ont également eu (largement) recours à cette « pratique » pour régler le compte d’opposants, de traitres, de témoins gênants.

« Avec le processus de paix, je m’attends à ce que ce type de missions soit de plus en plus fréquent pour le CICR, estime Anne-Sylvie Linder. Ce sera un thème charnière des négociations de paix : rendre justice aux familles. » Le travail est considérable. 7547 personnes ont grossi les rangs des « missing » en 2012 et 7464 en 2013. Au total, 67.195 personnes étaient officiellement portées disparues en décembre 2013.

Olivier Bailly

 

Après la disparition de son frère, Sylvia a recueilli ses deux nièces et autant de brosses à dent. Cinq ans plus tard, elle a pu annoncer aux filles que leur père aurait droit à une sépulture.

Après la disparition de son frère, Sylvia a recueilli ses deux nièces et autant de brosses à dent. Cinq ans plus tard, elle a pu annoncer aux filles que leur père aurait droit à une sépulture.

[1] Tous les prénoms ont été modifiés pour assurer la sécurité des personnes mentionnées

[2] En 2010, FARC et ELN en guerre depuis quatre ans ont signé un accord de paix pour le département d’Auraca, se partageant le territoire.

[3] Soit dans un des trente-deux départements de Colombie

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