Pour une démocratie des émotions

La route de Pierre Le Coz est jalonné d’éthique. Vice-président de la CCNE jusqu’en 2012, président du Comité de déontologie et de prévention des conflits d’intérêts de l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSES) depuis 2011, ce chercheur français livre dans « Le gouvernement des émotions » un remarquable plaidoyer pour une juste place des émotions au cœur de nos décisions.

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Photo : Hermance Triay

Où est ce libre arbitre, cette force de volonté qui pourrait contrecarrer la marée montante des émotions ? Il me parait peu probable que l’homme soit libre.

 

A voir le titre, je m’attendais à une dénonciation du flot des émotions qui dictent nos médias et gouvernement. Au contraire, vous écrivez «nous n’avons pas perdu la raison, mais nous sommes peut-être en train de perdre l’émotion».

Je ne veux pas opposer la raison aux émotions, j’aimerais seulement qu’on élargisse notre panoplie d’expériences affectives. L’émotion humaine est une force motrice et une énergie affective, un révélateur de nos valeurs. C’est aussi une forme de connaissance, et notre seul mode d’accès aux valeurs. Si Dieu existe, il a un accès direct aux valeurs, il sait où se logent le bien et le mal, le juste et l’injuste. L’homme, lui, doit passer par la médiation des émotions pour savoir à quelles valeurs il tient.

Selon vous, la liberté résiderait dans un savant dosage de nos émotions.

Oui, on ne contrôle les émotions qu’au moyen d’autres émotions. Sur ce point je prends mes distances avec le rationalisme représenté par trois grandes figures en Occident : Platon, Descartes et Kant. Pour eux, l’homme a un pouvoir sur ses émotions. Quand je regarde l’histoire humaine tourmentée par les haines, les jalousies, les rancœurs, je me pose cette question : où est ce libre arbitre, cette force de volonté qui pourrait contrecarrer la marée montante des émotions ? Il me parait peu probable que l’homme soit libre. Cela ne signifie pas que l’homme soit agité par ses émotions comme un pantin affectif. L’homme tire son pouvoir des émotions qui ont le pouvoir de se réguler elles-mêmes : la compassion dans ses formes envahissantes peut être équilibrée par le respect. La colère peut être affaiblie par la peur ou la crainte d’effets à long terme préjudiciable.

Chaque émotion a un côté lumineux et un autre sombre. C’est un peu dérangeant du coup, vous renvoyez tout le monde dos à dos. Comment déjouer nos émotions si elles ne sont pas toujours bonnes conseillères ?

Il y a des moments où nous n’éprouvons pas particulièrement d’émotions comme dans cette discussion. Nous pouvons prendre du recul. Mais une fois que les émotions nous envahissent, nous sommes incapables de prendre de la distance. On peut juste « limiter la casse ». Dans les périodes calmes, on peut revenir sur ce qu’on a vécu et analyser les émotions, voir comment elles ont été suscitées, parfois de façon insidieuse. Je donne quelques exemples de manipulation : la stratégie de la pente glissante qui consiste à dire que si vous faites X cela débouchera forcément sur Y. Ou l’usage abusif de l’exemple concret qui est pris comme preuve alors qu’il n’est qu’une illustration.

 

L’émotion qui est à la source de mon raisonnement doit me mettre en relation avec une valeur. Mais si c’est une blessure d’amour propre, une irritation, une mauvaise humeur, je risque de beaucoup parler pour justifier ma blessure.

 

En dehors du temps de la réflexion vous prônez une autre solution : prendre le temps des émotions afin qu’elles soient plus nombreuses à nourrir notre décision.

Oui, je donne l’exemple du marchand qui veut nous vendre un bien répondant à toutes nos attentes. Soudain, une émotion trouble-fête nous amène à suspendre l’achat et à prendre le temps de la réflexion. On va se promener, vaquer à nos occupations, on laisse se dérouler le tapis du temps avec peut-être de nouvelles émotions qui vont éclore, liées à d’anciens souvenirs. Un jeu de pondérations émotionnelles va se réaliser en nous et au bout d’un moment, une décision va se déstabiliser. L’idéal est d’aller capturer de nouvelles émotions. Plus elles sont nombreuses, plus nous aurons des angles de vue pour affiner notre choix. D’où l’importance en débat de discuter avec d’autres qui expriment d’autres émotions que les nôtres, des craintes, des espoirs qui donneront lieu à des échanges d’arguments.

Ce procédé est-il applicable à des enjeux éthiques de société ? N’y a-t-il pas un danger de laisser autant de place à l’émotion ?

La dérive émotiviste est seulement dans l’exaltation des émotions. Mon idée est qu’il faut trouver un point d’équilibre entre la sensibilité et la raison, deux dimensions irréductibles de notre être. L’indignation doit se ravitailler en justifications. L’émotion livrée à elle-même est un appel à la réflexion, une valeur brute qui doit se parachever par l’argument. Des gens qui frappent le point sur la table pour dire « c’est évident ! » ne veulent pas prendre le temps d’objectiver leurs émotions. Or, c’est la règle du jeu. Si des émotions contraires sont exprimées, il nous faut aller chercher dans la rationalité des concepts, des logiques pour justifier notre position.

Le danger, c’est que la raison n’ait d’autre utilité que de valider notre émotion, nous confortant dans nos colères.

Oui, on pourrait parler de « rationalisation ». Une émotion serait toute faite et la raison n’interviendrait que pour la justifier. Là on serait dans l’impasse. Mais on peut se servir d’autres émotions pour mettre la nôtre à l’épreuve. Que l’affectivité soit à la racine de la rationalité n’est pas un problème. L’important est d’être en relation avec nos valeurs. Par exemple, il y a des colères d’irritation qui n’ont aucun sens, mais il y a aussi des indignations chargées de signification. On dit bien qu’il y a des sujets sensibles en éthique, en politique. Les émotions sont importantes dans les débats de société, mais encore faut-il que ce soit des émotions morales. L’émotion qui est à la source de mon raisonnement doit me mettre en relation avec une valeur. Mais si c’est une blessure d’amour propre, une irritation, une mauvaise humeur, je risque de beaucoup parler pour justifier ma blessure.

Vous donnez presque des codes de bienséance pour engager un débat. Ils paraissent désuets : l’écoute de l’autre, l’intelligence de s’ouvrir à l’autre…

Vous avez raison de dire que ce sont des codes désuets. Souvent, on discute et on verra bien comment la parole évolue : certains se mettent en colère, d’autre coupent la parole. Il n’y a plus cette démocratie des émotions pour laquelle je milite. Le responsable d’une discussion doit faire en sorte que chacun puisse exprimer ce qu’il ressent, le justifier, l’argumenter. Par exemple, un théologien a le droit de s’exprimer contre la recherche sur l’embryon humain. Il lui faut trouver une rationalité laïque, à savoir partageable pour tous, et les autres devront lui laisser un temps de parole équivalant, ne pas l’interrompre. Chacun devra trouver des mots pesés pour éviter d’entrer dans une relation frontale, exacerber la sensibilité ou blesser inutilement. Ce ne sont pas des règles innées, il faut les apprendre et c’est pourquoi j’ai jugé utile de les rappeler dans mon livre.

Albin Michel  Octobre 2014 225 mm x 145 mm 208 pages Prix : 15.00 €

Albin Michel
Octobre 2014
225 mm x 145 mm
208 pages
Prix : 15.00 €

Le risque d’agencement de ce type de discussions est d’opter pour la « solution la moins irréversible » (Descartes), mais tout enjeu tranché de manière consensuelle n’est-il pas amputé d’une vision de société ?

Il y a moins de chance de se tromper à plusieurs que tout seul. Pol Valery disait qu’un homme seul est en mauvaise compagnie, mais je comprends votre objection. Le nombre ne fait pas forcément émerger la vérité. Des esprits charismatiques peuvent fédérer l’opinion, des timides n’oseront pas se prononcer. Le groupe produit une opinion qui a des chances d’être meilleure mais nous pouvons avoir raison seul contre tous, comme Galilée. Ce serait un prolongement du livre : les limites de l’éthique de la discussion.

Mais doit-on discuter de tout, avec tout le monde, même les plus extrémistes ?

Je le pense. La tendance facile est de faire de leur position l’expression d’une névrose. Nous sommes alors plus dans le mépris que dans le respect. Il faut être sensible à cette expérience intérieure où nous sommes convoqués par une personne avec une valeur à laquelle elle est sensible et que je méconnais. Pour l’avortement, les émotions me rendent réceptif à la liberté individuelle, à la détresse des femmes violées, mais une autre personne fera valoir d’autres valeurs comme la protection du plus faible, le respect de la vie. Je suis aussi sensible à ces valeurs. Nous ne sommes pas opposés sur les valeurs mais sur leur mode de hiérarchisation quand elles sont en conflit. Entre le respect de la vie humaine ou l’aide de personne en détresse, il faut sacrifier une des deux valeurs. Pour ma part je sacrifie le respect de la vie humaine dans ces situations, mais je respecte les autres modes de hiérarchisation.

Une démocratie doit-elle intégrer les paroles et valeurs destructrices de son propre système ?

Oui, jusqu’à un certain point. Ce qui fait sa force et sa supériorité sur les autres régimes, c’est qu’elle est capable d’intégrer et d’accueillir l’altérité. 

Olivier Bailly

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