Le dernier vendeur d’alcool de Molenbeek, un article frelaté…

Je découvre ce samedi soir (20 février 2016) la Une de la DH qui mentionne en manchette ceci :

 

La Une

Je me sens concerné. Je bois de l’alcool et je vis à Molenbeek. Je panique.

L’article est une belle leçon de journalisme. L’interview (déguisée en article) du tenancier du bar “La Chope” (seule source) avance en intro un bref portrait du bas de Molenbeek, un lieu pauvre et d’origine maghrébine, “une situation qui pousse certains à présenter cette partie de la commune comme un ghetto social et culturel”.

Voilà donc le graaaaaand retour de “certains”, marqueur d’imprécision bien pratique quand on n’a ni le temps, ni l’envie d’aller plus loin que son propre avis.

La suite du papier nous apprend que ce n’est pas les habitants de la rue qui vont faire vivre le commerce du tenancier. L’homme avance des menaces reçues. Il en a tellement marre qu’il a décidé de ne pas proposer de thé sur sa carte. Représailles terribles. A quand du Grand Jojo à fond les manettes à l’heure de la prière ?

Le (ou la) journaliste J. Th. avance que la Chope est le “dernier endroit du quartier où les passants peuvent trouver une bière – les night-shops environnants n’en proposant pas non plus”.

Avec cette sentence ultime qui tombe tel un couperet hésitant : “Dans 5 ans, si rien ne change, Murat aura probablement fermé son établissement”. Il va peut-être fermer, peut-être pas. “Probablement”. En gros, J. Th. n’en sait rien. Mais bon, faut bien un peu dramatiser le récit.

titre DH

Sur le site du Monitoring des quartiers bruxellois, le quartier de la Chope comprend ce périmètre :

Monitoriing des quartiers

Dans cet espace, je connais au moins deux cafés qui servent des boissons alcoolisées (un Chaussée de Jette, l’autre au Boulevard Léopold II). Par ailleurs, je vois au moins trois night shops qui m’arnaquent avec du mauvais vin payé au prix d’un nectar. Et sauf erreur de ma part, la Maison des Cultures à 300m à vol d’oiseau sert aussi des bières.

Le dôme

 

Le débit du débat est débile. On s’en fout un peu, mais ce qui est embêtant avec cet article (partagé sur FB 232 fois en 48 heures et liké par 431 personnes), c’est qu’il trahit les stigmates de son temps. Il porte bien plus l’idée d’un réel que le réel lui-même. Il relaie sans vérification le propos amer des gens qui ne seraient plus “chez eux”, brandissant l’alcool comme étendard de notre culture. Le propos larvé (« ça se radicalise à mort ») sous-tendu par des approximations et des paroles non vérifiées devient, par la grâce d’une présence dans un journal, “information”.

Mentionner d’autres endroits où l’alcool est vendu aurait donné de la nuance aux propos. L’idée de Molenbeek aurait pâti de la réalité. Plus complexe. Plus long. Autant faire coller la réalité au stéréotype.

Et donc pour les non pratiquants du franchissement du canal, le papier donne l’impression d’un 1080 assiégé par des Ayatollah abreuvés de sanguinolant thé halal. Le bar devient un lieu assiégé, dernier survivant gaulois face à des envahisseurs pas très catholiques. Sans nier les difficultés de ce commerçant, ce combat n’est pas ma tasse de bière. Je regrette aussi le manque de mixité de l’espace public à Molenbeek. Il est flagrant mais la responsabilité incombe à tous. Les “ghettos” comme dit les “certains” de  J. Th., ne sont pas construits par le rassemblement des pauvres, mais par la fuite des riches.

Je pourrais joindre ma voix à ceux qui demandent autant de thé que de bière (et plus de présence féminine) dans les cafés molenbeekois. Quitte à prendre à bras le coude (levé) la défense d’un de nos vices revendiqués, je veux le faire avec des informations, pas des discussions de comptoir.

Cet article n’est pas si anodin que cela. Il porte en lui les germes de la montée de Donald Trump, de Marine Le Pen peut-être du PP de Modrikamen. Il nous empêche de cerner les aspérités de notre société, il construit un imaginaire qui à son tour construit des murs.

Umberto Eco, qui s’est éteint ce week-end (19 février), déclarait au Monde, que le journalisme “doit contribuer à déjouer le règne du faux et de la manipulation. Ce doit être l’un de ses combats, comme celui de faire vivre l’esprit critique, loin du nivellement et de la standardisation de la pensée. »[1]

Ce serait mépriser la DH et ses lecteurs que de ne pas espérer qu’un journal endosse cette profession de foi.

 

 

 

[1] Umberto Eco : « Que vive le journalisme critique ! », Le Monde, 30.05.2015, mis à jour le 20.02.2016, consulté le 22.02.2016, Propos recueillis par Nicolas Truong

 

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3 réponses à “Le dernier vendeur d’alcool de Molenbeek, un article frelaté…

  1. Cher Chercheur,

    Je lève mon verre à votre article !

    Je vois encore plein d’autres endroits où l’on peut s’abreuver de boissons alcoolisées dans le centre de Molenbeek:

    – Time Out: angle Chaussée de Gand / Quai du Hainaut (Porte de Flandres.
    – Le Phare du Kannal: quai des charbonnages 40
    – Hôtel Meininger (spécialisé en cocktails…): quai du Hainaut 33
    – Heksenketel: quai du Hainaut 29
    – VK, rue de l’école
    – Café de la rue, rue de la colonne
    – Café « Les amis » rue du choeur

    Et j’en passe et des meilleurs…

    A la vôtre,

    Karim Majoros

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    • Sans compter dans le quartier le restaurant social « Les Uns et les Autres », et « La Fonderie » (ou l’on trouve les bières locales de Molenbeek : celles de la brasserie de la Senne)

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  2. Le problème réside dans la multiplication de ses articles qui présente toujours l’arabo-musulman comme un personnage abject refusant de s’intégrer et travaillant en sous-main pour imposer SA vision de la société. Ca fait vendre mais ça va aussi créer des problèmes un jour ou l’autre. La déontologie des journalistes n’est donc pas surveillée?

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